Il était attendu avec appréhension par les salariés. C’est bien un plan d’ampleur que le président de Renault, Jean-Dominique Senard, et la directrice générale par intérim, Clotilde Delbos, ont présenté vendredi 29 mai depuis le siège du groupe à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), avec de fortes conséquences sur l’emploi. Pour atteindre son objectif de plus de deux milliards d’euros d’économies dans les trois prochaines années, le constructeur automobile français a pris la décision de supprimer 15 000 postes dans le monde, dont 4 600 en France.
Plusieurs sites français sont concernés : la Fonderie de Bretagne située à Caudan (Morbihan), l’usine Alpine de Dieppe (Seine-Maritime), celle de Flins (Yvelines), ou encore les sites de Douai et Maubeuge (Nord). "Contrairement à ce qui a pu être écrit, nous ne fermerons qu’un site à horizon 2022 sur nos 14 sites industriels en France. C’est Choisy-le-Roi, pour lequel nous allons valoriser les compétences en région parisienne", a toutefois assuré Jean-Dominique Senard. L’activité de ce site du Val-de-Marne devrait être transférée à Flins.
A l’international, les projets d’augmentation de capacités prévus au Maroc et en Roumanie seront suspendus, tandis que des adaptations pourraient avoir lieu en Russie. Au total, les capacités de production du groupe devraient diminuer dans le monde. "Notre ambition est de ramener notre capacité de 4 millions à 3,3 millions de véhicules par an d’ici 2024", a détaillé Clotilde Delbos. "Nous conserverons néanmoins une capacité de production à plein régime de près de 5 millions de véhicules. Cela représente une baisse de 10 % dans les trois prochaines années et de près de 20 % d’ici 2024".
La fin de la course aux volumes
Des mesures choc qui apparaissent, d’après les deux responsables du groupe, comme le fruit de la politique menée depuis plusieurs années chez Renault. "Le contexte économique n’a pas aidé […] Ces vents adverses ont montré les limites de notre modèle économique qui pariait sur une croissance sans précédent des marchés émergents et de nos volumes de ventes durant ces années de course aux volumes et à l’innovation. Pour atteindre des objectifs de croissance, la fin justifiait les moyens. Aujourd’hui, nous payons le prix de cette politique", a taclé Clotilde Delbos.
Et d’ajouter : "Nos dépenses de R&D, nos objectifs de ventes axés sur les volumes et réalisés parfois au détriment de notre positionnement de prix ont fortement affecté notre capacité à générer des liquidités. Le groupe a atteint un dimensionnement et des coûts structurels taillés pour une croissance qui n’a pas eu lieu. Il est urgent et vital pour l’avenir de Renault de changer d’état d’esprit et de réajuster ces modes de fonctionnement". Une critique sans fard de la politique mise en œuvre par l’ancien dirigeant de Renault, Carlos Ghosn, arrêté en 2018 au Japon.
Chez Renault comme à l’échelle de l’Alliance avec Nissan et Mitsubishi, l’ancien dirigeant franco-libanais avait fait des volumes une priorité absolue. Lors d’une audition à l’Assemblée nationale en 2018, Carlos Ghosn s’en était même pris aux méthodes de calcul d’un concurrent. "Volkswagen vient d’annoncer 10,7 millions de véhicules, mais en comptant 200 000 poids lourds […] Les poids lourds ne rentrent pas dans nos statistiques. Volkswagen est à 10,540 millions, Toyota à 10,4 millions, nous sommes à 10,6 millions et il n’y a plus de discussion possible", avait-il alors déclaré.
Une gamme à revoir
Une ambition funeste, à entendre les nouveaux responsables de Renault. C’était l’analyse que faisait déjà l’ancien directeur général de Renault, Patrick Pelata en novembre 2019 : "Carlos Ghosn avait pris tellement de distance au cours des trois à quatre dernières années qu’il ne contrôlait plus grand-chose. Il s’était concentré sur les volumes, avec pour objectif de faire de l’Alliance le premier groupe automobile mondial, devant Toyota et Volkswagen. Mais à la différence de ces derniers, cette course aux volumes s’est faite au détriment des profits et d’un management sain de l’entreprise".
Dans un contexte de retournement – et maintenant de crise – du marché, la quête aux volumes a fait son temps. Mais pour renouer avec les performances, Renault doit ouvrir de nombreux autres chantiers, aux premiers rangs desquels un travail sur sa gamme, estiment depuis longtemps certains experts. "La marque Renault souffre de sa politique produit", indiquait en début d’année Bernard Jullien, maître de conférences à l’université de Bordeaux. Les modèles Espace et Scénic subissent ainsi de plein fouet la concurrence des SUV. Ils pourraient d’ailleurs connaître leurs derniers moments.
Une redéfinition de la gamme, et plus largement de la stratégie, qui reviendra au futur directeur général de Renault, Luca de Meo, dont l’arrivée est prévue au mois de juillet. Un timing incompatible avec les annonces de vendredi 29 mai, selon plusieurs syndicats. "Comment construire un plan de cette ampleur alors que la stratégie de l’entreprise ne sera dévoilée qu’en septembre 2020 au plus tôt !" a dénoncé la CFDT dans un communiqué, tandis que le représentant de la CGT Renault, Fabien Gâche, a évoqué une "stratégie assez suicidaire". Renault est encore loin d’être sorti de sa crise.



