Entretien

«Nous tablons sur 500 millions d’euros d'investissement» dans la bioraffinerie de Port-Jérôme, annonce Frédéric Van Gansberghe, PDG de Futerro

Il est le plastique biosourcé le plus abouti industriellement, et devrait pleinement profiter des décisions des Etats-Unis et de la Chine de développer leur bioéconomie. L’acide polylactique, connu aussi sous le nom de PLA, est la spécialité de la société belge Futerro, dont Frédéric Van Gansberghe est le PDG. Après avoir échoué à imposer la résine compostable comme substitut au plastique pétrosourcé dans l’emballage en Europe, le dirigeant explique à L'Usine Nouvelle son projet d’usine en France et les nouveaux débouchés d’un PLA durable.

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Frédéric Van Gansberghe, PDG de Futerro
Le projet français de Futerro visant à produire 75 000 tonnes de PLA en Normandie bénéficiera d'un investissement de 500 millions d'euros, selon le PDG Frédéric Van Gansberghe.

L’Usine Nouvelle. - Vous vous présentez comme le deuxième fabricant mondial d’acide polylactique (PLA), un plastique biosourcé connu aussi pour être compostable en conditions industrielles, et recyclable. Les volumes sont pour l’instant dérisoires, mais vous êtes convaincus qu’ils vont croître. Pourquoi?

Frédéric Van Gansberghe. - Le PLA correspond aujourd’hui à 0,1% de la production de plastique dans le monde. Ses applications se trouvent essentiellement dans l’emballage. Cette résine issue de sucre de blé, de canne à sucre, ou de sucre de maïs, se retrouve aussi dans le textile, l’impression 3D… En Chine, les capacités de production de ce biopolymère ne cessent de croître. Des projets importants y sont prévus dans les prochaines années. Aux Etats-Unis, la production doit accompagner celle des plastiques biosourcés. Fin mars, l’administration Biden a annoncé son intention de convertir 90% de sa production de plastique d’origine fossile en biosourcé dans les vingt prochaines années. Le PLA a évidemment une carte à jouer. Ses propriétés de compostabilité pour des produits à usage unique ou l’emballage sont très appréciées par ces deux pays qui ont mis en place des boucles fermées pour récupérer et transformer ces déchets en compost suivant un procédé industriel.

Ce n'est pas le cas de l’Europe?

Que cela soit au niveau de la Commission européenne, comme de la France, c’est le choix du recyclage qui s’est imposé ces dernières années. La décision est louable, mais entraîne un effet pervers pour nous : elle profite avant tout aux plastiques pétrosourcés, comme le polyéthylène téréphtalate (PET) et pénalise l’arrivée de nouveaux polymères. Puisqu’il faut des volumes pour créer des filières, les bioplastiques qui restent minoritaires [environ 5 000 tonnes en France sur environ cinq millions de tonnes de plastiques pétrosourcés, ndlr] n’ont que peu de chances de se développer s’ils ne sont pas traités préférentiellement au niveau des réglementations. Le PLA est pourtant séparable par infrarouge, lorsqu’il n’est pas en petite fraction. Il est aussi recyclable par voie mécanique et chimique.

Sa biodégradabilité a longtemps été présentée comme un atout. Est-ce toujours le cas?

Cela a été une erreur de faire valoir cette propriété, qui devait répondre aux problèmes de plastic bashing et de pollution. Aujourd’hui, nous savons que les propriétés de biodégradabilité du PLA n’intéressent pas particulièrement les clients en Europe, hormis pour certaines applications spécifiques telles que les dosettes de café, les sachets de thé, les couches culottes, là où la fraction organique est importante par rapport à l’emballage plastique. Ce marché reste très restreint. La biodégradabilité implique des propriétés mécaniques limitées, alors que la plupart des applications en recherchent des bonnes. C’est la raison pour laquelle nous l’avons stabilisé et rendu résistant dans le temps. Son principal atout repose désormais sur le fait qu’il est produit à partir de ressources qui stockent le dioxyde de carbone, et non à partir de pétrole et de gaz qui en émettent.

Il y a quelques mois, vous avez annoncé un projet d’usine en France. Où en est-il?

Nous attendons les autorisations de la part des autorités. Ce projet de bioraffinerie est prévu à Port-Jérôme (Seine-Maritime) en 2026. Nous tablons sur un investissement de 500 millions d’euros. Le site comprendra une unité de production, dont la capacité sera de 75 000 tonnes. Elle sera combinée à une unité de recyclage utilisant une technologie brevetée de solvolyse, appelée Loopla. 250 emplois directs sont prévus. Notre PLA sera produit à partir d’amidon de blé français. Nous l’obtiendrons après extraction des protéines et autres composés utilisés par l’industrie alimentaire. Cette usine sera notre seconde après celle que nous exploitons en Chine dans le cadre de la coentreprise avec BBCA qui produit déjà 100 000 tonnes de PLA.

A quoi servira ce tonnage puisque les débouchés en France sont quasi-inexistants?

Notre plastique biosourcé visera tout d’abord l’Europe, et l’export dans un second temps. Comme je l’ai expliqué, le PLA biodégradable pour l’emballage est un combat d’arrière-garde sur le Vieux continent. C’est le recyclage de nos plastiques biosourcés qui doit être promu en France et en Europe. Mais ce n’est pas dans le packaging que nous voyons les plus grandes opportunités. Nous misons désormais sur des débouchés dans l’industrie textile, par exemple. Cette dernière est sous pression à cause de la pollution qu’elle génère. Elle doit se réinventer et commence tout juste à mettre une filière de recyclage en place. Pour l’instant, on échange avec des grandes marques et on produit des prototypes. La fibre de PLA pourrait remplacer le coton, dont la culture engendre des problèmes hydriques. Les premiers vêtements commencent à être commercialisés en Chine. Nos fibres sont aussi une alternative au polyester provenant de la pétrochimie, et qui constitue 70% du textile.

L’autre débouché est celui de la construction. Le marché est inexistant pour le moment. Demain, avec la réglementation environnementale RE2020, qui incite à l’utilisation de matières biosourcées en France, et des initiatives dans le reste de l’Europe pour réduire l’empreinte carbone, le PLA pourrait se retrouver dans les châssis de fenêtre, les revêtements de sol ou encore les isolants, avec cette promesse de capter le carbone et de le stocker pour de longues durées.

Les performances du PLA sont aussi discutées par les industriels qui lui reprochent sa mauvaise tenue à la température, qu’en est-il?

Par rapport au polypropylène (PP) et au polyéthylène (PE), le PLA à tendance à se ramollir au-delà de 65°C, c’est vrai. Il est aussi davantage perméable. Nous travaillons à améliorer ces propriétés. D’ici à cinq ans, nous espérons avoir un produit qui aura une résistance à la température bien supérieure comme celle du PP, et des propriétés barrières nettement meilleures. Ce plastique a aussi plusieurs qualités: il peut se substituer dans bon nombre de cas au polystyrène (PS), est naturellement soudable, fait preuve d’une très bonne imprimabilité et d’une transparence supérieure à celles des polyoléfines.

Les volumes de plastiques biosourcés progressent de 15 à 20% par an, mais la demande de plastique est, elle aussi, en forte progression. L’OCDE estime que la production passera de 460 millions de tonnes en 2019 à 1,2 milliard de tonnes en 2060. Comment comptez-vous répondre à la hausse de cette demande sans concurrencer l’alimentation humaine et animale?

Aujourd’hui, la biomasse qui sert à produire le PLA est essentiellement de première génération, c’est-à-dire issue des plantes que nous cultivons. Demain, il est question de récupérer le sucre du bois, des boues de station d’épuration (deuxième génération). Mais cela reste très coûteux. La troisième génération repose sur l’exploitation de micro-organismes photosynthétiques comme les micro-algues, dont certains composés sont fermentables.

La quatrième génération, à laquelle on croit beaucoup plus, réside dans l’utilisation d’hydrogène vert. Une fois injectée dans la molécule de dioxyde de carbone, cela permettra de produire du méthanol «vert» qui sera la brique de construction de la chimie de demain. Ainsi, nous serons en mesure de faire de l’acide lactique et du PLA. C’est un challenge qui pourrait être relevé dans une dizaine d’années. La France est bien placée pour y parvenir grâce à son énergie nucléaire. La biomasse de première génération ne sera plus utilisée.

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