Entretien

"Nous allons totalement sortir du charbon en 2030." Entretien exclusif avec Ilham Kadri, la PDG du chimiste Solvay

Après avoir publié une feuille de route d’engagements en faveur du climat en début d’année, le groupe chimique belge Solvay renforce ses ambitions en matière de développement durable. Il se donne deux ans pour aligner ses ambitions avec les critères de l’initiative mondiale Science based targets, qui nécessite de valider les objectifs selon des critères et des méthodologies scientifiques précis. Présidente du comité exécutif et PDG de Solvay depuis le 1er mars 2019, Ilham Kadri détaille en exclusivité pour l’Usine Nouvelle les avancées déjà effectuées par le groupe et les pistes de travail pour parvenir à réduire son impact environnemental. Des ambitions qui portent sur la réduction des émissions de scope 1 et 2, liées à l’énergie et aux procédés de production, mais aussi sur celles de scope 3, soit les émissions en amont et en aval liées aux produits.

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Ilham Kadri, la PDG de Solvay, veut accroître les avancées du groupe en matière de développement durable.

L'Usine Nouvelle. - Vous avez annoncé des objectifs climat en début d’année mais vous les renforcez déjà, pourquoi ?

Ilham Kadri. - Depuis mon arrivée il y a 18 mois, nous avons travaillé en profondeur sur la stratégie de Solvay et en parallèle sur une nouvelle ambition de développement durable. Comme tout chimiste, nous avons travaillé à la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre, d’abord en mesure d’intensité CO2/valeur ajoutée, puis en réduction en valeur absolue, mais nous n’étions pas encore alignés sur les accords de Paris. D’où cette feuille de route dévoilée en février dernier. Aujourd’hui, nous voulons aller encore plus loin, être plus ambitieux et dans une approche plus holistique, en nous appuyant sur trois piliers : le climat, les ressources naturelles et la qualité de vie.

Sur le climat, nous renforçons à 30 % notre cible de réduction de nos émissions à l’horizon 2030, par rapport à 2018, et nous allons totalement sortir du charbon en 2030, qui était notre énergie primaire lorsque Solvay a été créé il y a 158 ans et qu’on utilise encore pour nos productions de carbonate de soude. Aujourd’hui nous prenons l’engagement d’établir, d’ici au maximum deux ans, des cibles "science-based targets" selon les méthodologies de l’initiative SBTi. Ces objectifs intégreront y compris le scope 3 : les émissions de nos fournisseurs et de nos clients lors de l’utilisation de nos produits.

Avez-vous des exemples concrets d’avancées chez Solvay ?

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Il y a eu beaucoup de chantiers lancés entre 2019 et 2020 avec des investissements dans l’énergie solaire. Nous disposons d’ailleurs d’une des plus grandes fermes solaires de l’industrie, de 70 MW, sur notre site de Jasper en Caroline du Sud (Etats-Unis). Nous avons aussi déployé des projets de biomasse pour nos productions de carbonate de soude sur nos sites de Rheinberg et Bernburg en Allemagne.

Dans le domaine du recyclage, nous travaillons avec Veolia, en France, sur un projet de récupération de batteries, pour leur redonner une nouvelle vie, en apportant nos compétences dans la séparation des matériaux et des métaux lithium-cobalt-nickel.

Nous travaillons aussi avec la Fondation Ellen McArthur et le groupe Mitsubishi Chemicals Advanced Materials pour établir des filières d’économie circulaire. La chimie est essentielle pour boucler la boucle de la circularité et redonner à la matière sa pureté d’origine, là où le recyclage mécanique atteint ses limites. La circularité est un changement de paradigme indispensable, elle nécessite de l’innovation : il faut penser éco-design dès la conception des produits.

Solvay émet 12 millions de tonnes d’émissions équivalent CO2 par an, issus de l’énergie et des procédés. Quels sont vos leviers pour les réduire ?

Notre transition énergétique commence par la sortie du charbon. Nous avons mis en œuvre en 2019 suffisamment de projets pour réduire de 470 000 tonnes de CO2 par an. Nous travaillons sur toutes les solutions, que ce soit le solaire, l’éolien, le biogaz ou la biomasse, et nous optimisons, que ce soit en Allemagne, en France, aux USA ou en Inde. Les solutions sont très dépendantes de là où vous êtes implantés, selon les sources alternatives d’énergie disponibles, l’ouverture des marchés et la demande de nos sites. Nous avons besoin d’énergies renouvelables fiables, accessibles et abordables.

Nous travaillons aussi sur l’efficacité énergétique de nos productions, ainsi que sur les émissions directes de nos procédés. Même si l’impact en volume n’est pas majeur, j’aime à mentionner l’engagement de nos salariés, au travers par exemple du programme "Stop Office Waste", qui réduit les gaspillages dont l’énergie. Car la transition écologique c’est une question d’état d’esprit et il n’y a pas de petites économies.

Quelles productions de Solvay sont le plus problématiques en termes d’émissions ?

La moitié de nos émissions provient de nos productions de carbonate de soude, c’est la plus importante source. D’ici 2030, les réglementations vont se durcir mais il ne faut pas attendre ce délai pour trouver des solutions. La soude est un produit historique de Solvay et un marché en croissance, que ce soit dans les détergents, les matériaux, le verre, l’extraction de lithium, la pharmacie ou encore l’agroalimentaire. Un kilo de CO2 émis pour la production de carbonate de soude c’est 90 kilos de CO2 sauvé par an pour les applications contre la déperdition de chaleur dans les bâtiments. Mais il faut être plus efficient énergétiquement pour la production, accélérer l’amélioration des procédés et le faire plus vite. C’est une de nos convictions.

Aujourd’hui nous partons des émissions internes avec l’envie de faire un meilleur travail grâce à des objectifs encore plus ambitieux. Nous n’avons pas d’excuses, il faut réduire des émissions tout le long de la chaîne de valeur. Il faut commencer par balayer devant sa porte, utiliser des énergies propres, challenger nos procédés, réduire notre empreinte carbone. Nous travaillons aussi sur des solutions permettant à nos clients de réduire ces émissions.

Et puis nos produits contribuent aussi au développement durable. Ils allègent par exemple la voiture. Sous le capot du moteur quand ce n’est pas du métal, vous trouvez nos produits. C’est la même chose des matériaux composites qui allègent les structures de l’avion et permettent de consommer moins de fuel donc d’émettre moins de CO2.

Qu’en est-il de vos émissions de scope 3 ? Comment faire ?

C’est probablement l’engagement le plus important du groupe aujourd’hui, car il mesurera notre action sur la chaîne de valeur et non plus seulement au périmètre de nos propres unités de production. Nous avons deux ans pour définir tout cela au sein du SBTi. Nous travaillons sur ce sujet qui nécessite beaucoup d’engagement avec nos fournisseurs et nos clients. Nous devons inscrire la gestion durable dans notre portefeuille de produits et de matières premières. Nos procédés sont déjà très rigoureux mais nous allons y ajouter l’analyse de cycle de vie. C’est très scientifique et cela fait partie de la façon dont on innove. Par exemple nous devons concevoir des produits qui pourront être recyclés ou biosourcés. Cela est nouveau, disruptif, et nous force à ré-imaginer l’innovation.

Pour mener ces objectifs les partenariats seront indispensables ?

Ils sont clés. Aucune industrie ne peut réaliser tout ce travail seule. La chimie c’est la mère des industries, nous sommes partout. Sans partenariat on ne pourra pas aller beaucoup plus loin, notamment dans le scope 3. On a commencé avec 22 clients et partenaires globaux, avec qui on va plus loin dans cette discussion de développement durable et de circularité. La chaîne du scope 3 est importante.

Nous travaillons aussi en partenariat avec des ONG, comme la Fondation Solar Impulse ou la Fondation Ellen McArthur. Cette dernière essaie, avec des financiers, diverses entreprises y compris nous-même, de créer des écosystèmes qui peuvent perdurer non seulement pour la planète, pour l’humain, mais qui soient aussi profitables. Car il faut que ce soit profitable et que ces écosystèmes soient viables économiquement.

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