L’Usine Nouvelle - Cela fait un peu moins de huit mois que vous êtes à la tête de l’Ademe. Ne regrettez-vous pas d’avoir abandonné la pépite que vous dirigiez depuis 2022 ?
Sylvain Waserman - En fait, c'était très intéressant. J’étais dans une période de ma vie où j'avais besoin de me prouver à moi-même que je pouvais faire mon activité tout seul. J'ai eu trois contrats que j'ai mis dans mes déclarations d'intérêt. Pour l’Ademe, j'ai envoyé mon CV, ma lettre de motivation, comme tout le monde, sauf que je les ai envoyés à l'Élysée. J'ai fait une vraie campagne en expliquant que toutes les briques d'expérience de ma vie sont bien agencées pour être là, devant eux, ce jour-là. Une fois élu, j’ai réalisé un tour de France des régions. J'ai lancé un grand appel à idées chez les 1000 collaboratrices et collaborateurs de l'Ademe. J'ai eu 531 remontées et j'en ai fait un plan d'action qui constitue ma feuille de route.
Avez-vous prévu de faire des annonces au Havre ?
Ce ne seront pas des annonces politiques, mais des annonces métiers. On va essayer de faire toucher du doigt aux collectivités et aux entreprises la réalité des projets de transition écologique et sensibiliser sur le fait que le temps n'est plus aux grands discours. On est dans le temps de l'action. La France a sept ans pour passer de 400 millions de tonnes d’émissions de Co2eq [384,5 Mt CO2e en 2023, selon le Citepa, Ndlr] à 270 millions de tonnes.
En 2021 l’Ademe a publié quatre scénarios Transition 2050, mis à jour en 2024 et mettant l’accent sur la sobriété. À quoi ont-ils servi ?
C'est d'abord un outil pédagogique. Ce sont quatre modèles de société, quatre chemins possibles sur le même objectif de décarbonation. Ils ne sont pas caricaturaux. Le scénario sobriété, ce n'est pas la caverne. Et le scénario technologie, ce n'est pas «2001 Odyssée de l'espace». Ce sont toujours des ensembles cohérents, avec des majeurs et des politiques publiques. On regarde à chaque fois l'impact en termes de modèles et de choix de société. Donc pour moi, c'est un cadre. Cela n'a rien à voir avec un objectif chiffré à 2030.
Mais on n’a pas l'impression que le gouvernement s’en soit beaucoup inspiré...
Je ne partage pas votre vision. Le sujet, ce n’est pas de choisir un de ces scénarios. Ce sont des schémas prospectifs et des modèles cohérents de réflexion sur le sujet. Avec notre campagne «dévendeur», le ministre de la Transition écologique a mis le sujet sobriété sur la place publique avec force. C'est lui qui a choisi de le faire et il l'a soutenu jusqu'au bout.
À l'Ademe, je peux vous dire qu'on lui en est reconnaissant. Des thématiques nouvelles, comme les biodéchets, sont aussi portées. Notre premier rôle n'est pas de faire de la politique, mais d’éclairer, parfois d’inspirer, la décision publique. C'est ce qu'on fait quand on instruit le bonus-malus sur les voitures électriques et que l'on a proposé de tenir compte des conditions de fabrication. Notre second rôle, c'est l'accélération de la transition écologique.
Est-ce que vous avez pu évaluer l'impact de la campagne « dévendeurs » ?
Absolument. On a eu 445 articles de presse, parce que cela a fait un débat. C'était très intéressant. Il y a 2000 messages publicitaires par jour, par personne. Donc, il y en 1999 qui incitent à consommer, et un qui s'adresse à l'intelligence des gens, des consommateurs, pour poser des questions ! L'idée, c'est de poursuivre avant le prochain Black Friday en ciblant la fast-fashion, toujours dans le même esprit. Ces campagnes coûtent cher, mais là, pour le coup, c'étaient de bons euros investis.
Ces campagnes renvoient au choix éclairé du consommateur et donc à l’affichage environnemental. Où en êtes-vous sur le sujet ?
Nous y travaillons activement, et j'espère que cela arrivera vite. Mais les choses ne se font pas en claquant des doigts. C'est un investissement important de la part des ingénieurs pour arriver à une méthodologie solide. Quand va-t-on la publier ? C'est le politique qui décide de ça. Mais c'est un enjeu majeur. Il faut habituer les Français à regarder le prix et le coût carbone associé.
Encore faut-il pouvoir collecter les données. Or il y a des outils pour calculer les émissions carbone des entreprises qui ne sont pas toujours très fiables...
Pour le coup, la réponse est fournie par le législateur européen. Le CSRD [Corporate Sustainability Reporting Directive], c'est du pénal si vous ne donnez pas la donnée, si vous la trafiquez. Et c'est le commissaire aux comptes qui l'atteste. Cette comptabilité-là, va-elle permettre d'obtenir des données suffisamment fiables pour avoir un affichage environnemental ? Ma vision sur le sujet est assez simple. Toutes les entreprises sont soumises au scope 1, 2, 3. Les grands groupes privés mettent la pression sur leurs fournisseurs et les fournisseurs de leurs fournisseurs. Et en 2026, il y aura une clause environnementale obligatoire pour tous les marchés publics. Si vous ne vous intéressez pas à votre décarbonation, vous êtes «out of business». Vous prenez un risque existentiel. Il faut aussi évaluer la robustesse de votre plan de décarbonation. Pour ça, l’Ademe développe sa méthodologie ACT, Assessing Carbon Transition. Cela vous donne une note sur la solidité et la crédibilité de votre démarche de décarbonation. Et elle pourra servir aux collectivités pour évaluer les offres.
En février, vous avez indiqué que vous travaillez sur l'efficacité carbone de l'euro investi. De quoi s’agit-il ?
C'est l'un des six chantiers que j'ai lancé suite à mon tour de France. Tout le monde nous parle des milliards qu'on injecte dans la transition écologique. La question est de savoir quand j'injecte un million d'euros, combien j'économise de tonnes. C'est une question cruciale. Notre secrétaire général, Laurent Pichard, qui nous rejoint le 15 avril, a notamment pour mission de modéliser cet indicateur, qui servira au pilotage des actions de l’Ademe.
Vous expliquez que la géothermie est sous-développée en France. Avez-vous une piste pour la développer ?
Le maillon faible de la géothermie, c'est le forage. Le prix du mètre linéaire est passé d’environ 70 euros à 120 euros. Et les filières de foreurs ne sont pas assez développées. Deux régions ont des projets. En 2024, je vais faire émerger des modèles nouveaux qui vont bousculer les modèles existants qui ne fonctionnent pas.
Antoine Pellion a mis les pieds dans le plat sur le sujet de la biomasse dans sa planification écologique. L'Ademe va-t-elle enfin s’emparer du sujet ?
Nous avons justement annoncé au Salon de l'agriculture, la création d’un groupement d'intérêts scientifiques en copilotage avec l'INRAE. L'objectif est de travailler sur le bouclage biomasse. Mais il faudra 18 mois pour arriver à un premier résultat.
Et concernant le transport, dont les émissions ne baissent pas, que prévoit l’Ademe ?
Dans l’appel à projets en cours de 180 millions d’euros, il y a eu une bonne surprise, c'est l'accélération de la technologie sur les batteries des poids lourds électriques. Ce n'était pas anticipé. Cela veut dire qu'aujourd'hui, nous mettons de l'hydrogène uniquement si l'électrique n'y répond pas. Mes ingénieurs n’avaient pas imaginé que ça irait si vite dans la réduction du poids et dans l'augmentation des capacités des batteries électriques pour les poids lourds.
Et en dehors des poids lourds ?
Notre principal sujet d'innovation, c'est la mobilité légère. Et là, nous avons un modèle de coopération. On a mis tous les acteurs concurrents autour de la table, on a lancé des projets. Et on a des véhicules issus de cette expérimentation qui seront présentés la semaine prochaine au Havre. Ce sont des véhicules du dernier kilomètre décarbonés, qui sont à mobilité vélo-électrique, mais en réalité ce sont des petits véhicules.
Une question d'actualité. Le Pacte vert est remis en cause suite au mouvement de protestation agricole. Toutes ces reculades dans ce secteur ne sont-elles pas inquiétantes ?
Non, je vous rappelle que nous sommes très actifs avec le monde agricole. Nous sommes aux côtés des agriculteurs sur la méthanisation. Et nous travaillons beaucoup avec la filière sylvicole, notamment sur les sujets de tassement de sol, c'est un peu technique, mais c’est extrêmement important pour les puits carbone. Nous sommes aux côtés du monde agricole sur le chemin de la décarbonation, à notre juste place, notre modeste place, mais de façon volontariste.
Propos recueillis par Aurélie Barbaux et Olivier Cognasse



