Entretien

"Nos biostimulants à base d'urine sont moins chers que les engrais", assure Michael Roes, cofondateur et président de Toopi Organics

Spécialiste de la transformation d’urine humaine en biostimulants microbiens pour l’agriculture, Toopi Organics a levé début septembre 16 millions d’euros pour développer ses activités industrielles et commerciales. Michael Roes, cofondateur et président de la société, détaille pour L’Usine Nouvelle ses projets d’industrialisation, avec deux usines en France et en Belgique.

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"Nous avons effectué nos premières livraisons en Belgique pour 20 000 litres. En France nous avons des contrats de distribution. En réalité tous les volumes des deux prochaines années sont déjà pré-vendus, notre carnet de commande est plein", selon Michael Roes, co-fondateur et président de Toopi Organics.

L'Usine Nouvelle. - Toopi Organics vient de lever 16 millions d’euros, destinés en particulier à son industrialisation. Quelle est-elle aujourd’hui et quels sont les projets ?

Michael Roes. - Nous avons une unité semi-industrielle capable de traiter 250 000 litres d’urine par an pour obtenir 250 000 litres de produits [des biostimulants microbiens pour l'agriculture, ndlr], à Loupiac-de-la-Réole (Gironde). Mais nous ne pouvons plus augmenter les capacités par manque de place. Comme nous avons sécurisé des volumes importants au niveau de la collecte et en raison de l’attraction du marché, nous avons besoin de davantage. Le projet est donc de disposer de deux usines, en France et en Belgique entre 2025 et 2027, d’une capacité chacune de 1 million de litres par an, en visant un chiffre d’affaires global de 15 millions d’euros par an à partir de 2027.

Quel est le projet en France ?

L’usine sera implantée sur la zone industrielle Ecopôle à Loupiac-de-la-Réole sur un terrain d’un peu moins d’un hectare pour environ 2 000 m² de surface productive. En termes d’investissements, le chiffrage n’est pas encore arrêté car, comme ce que nous faisons est nouveau, il y a des délais importants pour obtenir les bio-fermenteurs. Mais c’est de l’ordre de 5 millions d’euros. La construction devrait démarrer début 2024, pour une mise en service ciblée entre début et mi-2025.

Et en Belgique ?

Nous allons répliquer le modèle de l’usine française, avec 1 million de litres de capacité, et une mise en service prévue pour 2027. En termes d’investissement, comme nous avons un investisseur belge qui dispose déjà de foncier et que l’on pourrait peut-être rénover un bâtiment plutôt que le construire, cela pourrait raccourcir les délais et diminuer les coûts.

Quelles sont les perspectives en termes d’emplois ?

Aujourd’hui nous sommes 30 salariés, mais nous serons plus d’une centaine en 2027, au total. Chaque usine sera très automatisée, avec des effectifs de seulement 5 à 7 personnes chacune.

Pourquoi la Belgique ?

Historiquement, dès la création de Toopi Organics, nous avons rencontré notre porteur de projets en  Belgique. Et c’est le premier pays européen à nous avoir délivré une autorisation de mise sur le marché (AMM), nous y avons sécurisé des volumes et effectué nos premières ventes.

Quels sont vos marchés aujourd’hui ?

Nous avons effectué nos premières livraisons en Belgique pour 20 000 litres. En France nous avons des contrats de distribution. En réalité tous les volumes des deux prochaines années sont déjà pré-vendus, notre carnet de commande est plein. Pour le moment, nous nous limitons donc à la France et la Belgique. Pour la demande internationale existante c’est encore trop tôt.

Comment passez-vous de l’urine à un biostimulant ?

Le procédé part de la collecte de l’urine qu’il faut tout de suite stabiliser – car sinon elle se dégrade en quelques minutes ou quelques heures. Nous ajoutons un stabilisant biosourcé pour éviter l’hydrolyse de l’urée, ce qui évite le dégagement d’ammoniac. Une fois stabilisée, l’urine conserve toutes ses qualités mais sans odeur spécifique : ça ne pue pas ! Elle passe ensuite une première étape de filtration pour éliminer tous les pathogènes, avant la phase de fermentation microbienne. L’urine est en fait utilisée comme un milieu de culture, comme un support de fermentation. Nous ajoutons des bactéries naturelles qui vont fermenter entre 2 et 5 jours, pour obtenir un biostimulant qui rend disponible les nutriments pour les plantes.

L’urine pure ne dispose pas naturellement de ces nutriments ?

Si, mais à de trop faibles concentrations, il faudrait des doses faramineuses. Par exemple, pour 1 hectare de blé il faut 300 kilos d’engrais azotés par an. En les remplaçant par de l’urine pure il faudrait 30 000 litres ! En utilisant l’urine comme support pour obtenir un biostimulant concentré on arrive à 25 litres par hectare, ce qui permet de diminuer l’apport d’engrais de 30 à 50%.

Quels sont les usages ? Pour quelles cultures ?

Notre premier produit, le Lactopi Start, dispose d’une AMM homologuée dans 6 pays européens pour un large panel de cultures. Notre cible principale ce sont les grandes cultures, comme le blé, le colza et le maïs, qui sont toutes très consommatrices d’engrais. Pour le moment, ce produit représente une solution pour les besoins en phosphore. Nous développons des solutions pour l’azote et la résistance au stress hydrique.

Et en termes de prix, êtes-vous compétitifs par rapport aux engrais ?

C’est moins cher que les engrais. On estime qu'un agriculteur va gagner entre 15 à 40% sur ses charges, en maintenant le même rendement, en utilisant notre solution et diminuant son utilisation d’engrais azotés. Avec une substitution partielle des engrais minéraux, cela lui coûte donc moins cher. Sinon il peut aussi ajouter notre solution et augmenter ses rendements.

Comment fonctionne l’approvisionnement aujourd’hui et comment le développez-vous ?

Nous travaillons avec deux sources principales. Il y a l’événementiel, comme les festivals de musique type Hellfest ou Solidays, ou la fan zone actuelle de Bordeaux pour la coupe du monde de rugby. Nous collaborons avec des spécialistes loueurs de toilettes sèches, comme WC Loc, Happee Services et Un Petit Coin de Paradis, qui disposent d’urinoirs sans eau que l’on connecte à une cuve de collecte contenant des stabilisants pour que l’urine ne puisse pas se dégrader. Le second réseau ce sont les établissements qui reçoivent du public, comme les parcs d’attraction, par exemple le Futuroscope, les aires d’autoroutes ou les stations-services,  voir les établissements scolaires. Nous relions notre système de collecte depuis des toilettes sans eau, avec des cuves connectées pour nous indiquer les taux en temps réel et venir collecter quand c’est plein. Les sources de collectes ne sont pas du tout un facteur limitant, et  nous avons déjà de quoi collecter 2 millions de litres par an.

Vous n’avez pas besoin d’une qualité d’urine particulière ?

Il y a de la variabilité. Les urines en Ehpad et en festival ne sont pas chargées de la même manière ! Mais cela ne change rien au procédé : nous pouvons tout transformer car nous éliminons 100% des pathogènes et jusqu’à 90% des xénobiotiques, comme les hormones, les antibiotiques, ou les drogues. Aujourd’hui, quand vous tirez votre chasse d’eau, c’est de l’eau potable qui part avec toutes ces molécules qui ne sont pas ou peu retraitées ; on relâche dans l’environnement des polluants. Notre solution permet d’avoir un taux d’abattement bien supérieur et d’éliminer des polluants.

Cela génère des déchets toutefois ?

Très peu. Sur une usine de 1 million litres, cela représente 100 kilos de déchets par an.

Quels sont les bénéfices en termes d’impact écologique par exemple ?

En 2027, en fonction de nos capacités, cela économiserait 24 millions litres d’eau potable et 10 000 tonnes d’engrais minéral par an.

Qu’en est-il de la concurrence ?

Toopi Organics est le seul à pouvoir utiliser l’urine comme milieu de culture pour les micro-organismes d’intérêt agricole, nous sommes protégés par des brevets dans 85 pays. Nous avons des concurrents sur l’assainissement, comme les stations d’épuration, et industriels comme les fabricants de biostimulants et d’engrais. Mais nous sommes les seuls à avoir un modèle économique viable en valorisant l’urine en biostimulants.

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