L'Europe a la chance d’abriter deux des trois plus gros équipementiers télécoms au monde : le finlandais Nokia et le suédois Ericsson. Tous deux ont connu ces dernières années des difficultés, avec leur cortège de suppression d’emplois et d’économie. Ils misent sur la 5G pour remonter la pente. Mais qui est le mieux placé pour faire face au chinois Huawei, qui domine le marché depuis 2017 ?
Brevets avantage Nokia
Selon le cabinet IPlytics, Nokia remporte haut la main la bataille avec 2 149 brevets déclarés dans la 5G, contre 1 494 pour Ericsson. L’équipementier finlandais se targue de 1 584 brevets obtenus, ce qui le place en tête devant non seulement son concurrent suédois (768 brevets) mais aussi Huawei (1 274 brevets). Une performance qui découle de l’historique de l’entreprise. "Nokia, c’est Nokia plus Siemens Networks et Alcatel-Lucent, et ses prestigieux Bell Labs [ses laboratoires de R & D, ndlr], explique Serge Ferré, consultant en télécoms, média et internet chez Gerson Lehrman Group. Quand il a cédé ses mobiles à Microsoft, il a conservé ses brevets dans les terminaux et poursuivi ses recherches dans ce domaine. La complémentarité réseaux-terminaux joue un rôle important dans la qualité des services mobiles. À l’inverse, Ericsson a choisi de se recentrer sur les réseaux et d’être plus sélectif dans ses investissements R & D. Je vois l’évolution à moyen et long terme plus favorable à Nokia." Cet avantage peut se transformer en revenus lucratifs. "Disposer d’un portefeuille de brevets plus garni, c’est la promesse de flux de revenus de licence plus importants, à l’instar de ce que fait Qualcomm", estime Stéphane Téral, analyste au cabinet Omdia. Les constructeurs de mobiles doivent payer des redevances de licence aux détenteurs de brevets essentiels. Nokia a choisi de prélever un forfait de 3,50 dollars sur chaque smartphone 5G vendu, contre 2,5 à 5 dollars selon le prix pour Ericsson. Selon le cabinet Strategy Analytics, les brevets dans la 5G devraient rapporter à leurs détenteurs un pactole de 55 milliards de dollars de 2019 à 2025.
Contribution au standard avantage Ericsson
Comme dans la 3G et la 4G, la construction des standards 5G est l’œuvre collective des industriels et opérateurs télécoms au sein du 3GPP, qui regroupe sept organismes de normalisation dans le monde. Sur ce terrain, Ericsson l’emporte avec 23 026 contributions aux standards de la 5G, contre 15 542 pour Nokia selon IPlytics. "Cela représente un investissement important, car il faut mobiliser beaucoup de gens dans les différentes instances du 3GPP", note Stéphane Téral. Les équipementiers sont dans une course d’influence. Celui qui contribue davantage aux standards impose encore plus sa vision et ses technologies. "Nokia ne peut pas se permettre de ne pas contribuer suffisamment aux standards, souligne Serge Ferré. Je serais surpris qu’il ne soit pas actif dans ce domaine. Il est peut-être moins visible qu’Ericsson, mais il doit le faire autrement."
Technologie égalité
Nokia a souffert de ses difficultés dans les stations de base 5G à passer des circuits logiques programmables, une solution qui offre les avantages de la flexibilité au démarrage du marché, à sa puce maison ReefShark pour réduire les coûts et surtout la consommation d’énergie, point critique de la 5G. Au quatrième trimestre 2019, cette migration ne concerne que 10 % des stations de base 5G écoulées. "C’est un fiasco terrible pour Nokia, estime Stéphane Téral. Ericsson n’a pas connu ce genre de déboires." Les analystes imputent la responsabilité du problème au PDG sortant, Rajeev Suri, et à sa stratégie jugée trop centrée sur la réduction des effectifs. Pour rattraper son retard, le groupe a dû embaucher à la hâte, en Finlande, 350 spécialistes de la conception des puces en 2019. Nokia compense cette faiblesse par son avance dans la virtualisation des antennes 5G, une évolution poussée notamment par les opérateurs télécoms AT & T, Orange, China Mobile, Telefonica et Vodafone avec l’objectif de réduire les coûts en remplaçant les plates-formes matérielles propriétaires par du logiciel tournant sur des matériels banalisés. Rakuten, un nouvel opérateur au Japon, est le premier au monde à avoir choisi cette option avec la solution de Nokia. "Cette évolution divise l’industrie des télécoms, précise Stéphane Téral. Nokia est le seul équipementier à parier dessus. C’est qu’il est confiant dans ses capacités dans le logiciel et son empreinte dans les services pour compenser la baisse de vente de matériels."
Offre produits avantage Nokia
Nokia se targue d’une solution de bout à bout, promettant une économie de 20 % sur le coût total de possession aux opérateurs qui le choisissent comme seul équipementier 5G, comme Free en France, par rapport à la solution combinant plusieurs équipementiers. Ce n’est pas le cas d’Ericsson qui doit compléter son offre avec des partenaires comme Juniper dans les routeurs. "Nokia est le seul équipementier télécoms à pouvoir se mesurer à Huawei dans tout le réseau : l’accès, le transport et l’agrégation de trafic, la transmission optique, la commutation, le routage, les câbles sous-marins…, estime Stéphane Téral. Ericsson est moins présent dans le cœur de réseau et n’a pas d’activités de transmission optique ni de routage. " Cela ne l’a pas empêché d’être le seul équipementier 5G de Swisscom, en Suisse. "Avoir une offre complète de A à Z est un atout évident, estime Serge Ferré. Pour autant, Ericsson, qui le fait par des partenaires, n’est pas hors jeu. Cela le rend juste moins agile, car ses partenaires ne sont pas des architectes des réseaux."
Marché avantage Ericsson
Nokia et Ericsson se livrent une bataille de chiffres dans la 5G. À qui affiche le plus grand nombre de contrats commerciaux et réseaux en service. À ce stade, l’avantage va à Ericsson. "Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de contrats, mais leur épaisseur, modère Serge Ferré. Or ni les équipementiers ni les opérateurs télécoms n’en dévoilent les montants." Les cabinets Omdia et Dell’Oro placent tous deux Ericsson devant Nokia dans la vente de stations radio 5G en 2019, mais derrière Huawei. Cela ne préjuge pas de leurs positions futures sur le marché, car la bataille commerciale de la 5G n’en est qu’à ses débuts.



