Mauvaise passe pour la machine-outil

L’investissement productif pourrait faire les frais de la crise, au risque de mettre les constructeurs français en danger.

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Nous allons rentrer la tête dans les épaules et vivre comme des escargots pendant deux ans » , augure Marc Troia. À la tête de Huron Graffenstaden, une société de fraiseuses devenue filiale du groupe indien Jyoti en 2007, il planifie déjà de remplacer les grands salons industriels par des portes ouvertes, moins coûteuses. S’il dit rester optimiste, son bilan est sombre. « Dans l’automobile, les annulations et les reports de commandes ont été massifs. Nombre de petites sociétés d’usinage, employant quelques personnes, ont fait le choix de faire tourner leurs machines un an de plus », liste Marc Troia, aussi en charge de la branche machine-outil du Symop, le syndicat des professionnels de la production. Sans reprise rapide de l’investissement, cette situation pourrait porter un coup dur aux acteurs de la machine-outil française. Selon ses dernières estimations, le Symop anticipe désormais une chute des ventes de machines-outils en France de 30 % en 2020 (avec des pics à - 50 %). Et s’inquiète pour 2021.

« Le marché français ne connaissait pas de dynamique, mais se maintenait plutôt bien », se remémore Jean-Hugues Ripoteau, le président de Fanuc France. Comme les autres, le géant japonais se retrouve « dans le flou le plus complet » avec la pandémie. Une situation que Jean-Hugues Ripoteau tempère : « Fanuc est une société japonaise, qui voit à long terme et sait qu’il y aura un redémarrage. » Mais les fabricants français, plus petits et souvent plus fragiles, n’ont pas toujours les moyens d’attendre. « Depuis trois ans, notre progression atteignait presque 10 % chaque année. Mais le Covid-19 nous coupe les pattes, car nous dépendons des décisions d’investir de nos clients », s’inquiète Luc Thollon, à la tête du fabricant français Cazeneuve, implanté à Pont-Évêque (Isère). « Notre carnet de commandes était rempli, mais si rien ne rentre, nous serons dans le dur en septembre », alerte le dirigeant, qui propose des tours précis pour la petite série et le prototypage, et espère une reprise rapide des investissements.

Craintes sur l’aéro

Même son de cloche à Marssac-sur-Tarn (Tarn), chez le fabricant de machines pour les produits en plaques Mecanumeric. Alors qu’elle vient à peine de terminer l’agrandissement de ses locaux, l’entreprise familiale s’attend à une baisse d’un quart de son chiffre d’affaires au lieu de la croissance à deux chiffres initialement prévue pour 2020. « Nos commerciaux et nos techniciens ne peuvent pas faire de service après-vente ou d’installation à l’étranger », note le président de l’entreprise Arthur Païs, dont l’export était le principal moteur de croissance. Si la demande de découpe de plexiglas engendrée par la distanciation sociale porte son activité, ses pronostics sont peu engageants. « Beaucoup d’entreprises françaises ne passeront pas l’année », affirme-t-il, listant les difficultés et les comportements agressifs de groupes industriels étrangers, des soldes aux tentatives de rachat…

En France, l’aéronautique, clouée au sol par le coronavirus, inquiète particulièrement alors que nombre de constructeurs sont installés sur les niches du secteur. Les entreprises Dufieux et ACB, toutes deux intégrées au groupe Aries Alliance – le spécialiste de l’usinage et du formage de pièces pour l’aéronautique –, sont entrées en procédure de sauvegarde en avril. Déjà crucial pour nombre de constructeurs français – dont 60 % de la production vise l’étranger –, l’export peut permettre de respirer. « L’aéronautique ne va pas baisser à long terme : la Chine a ses propres besoins civils et l’activité de défense va perdurer », espère Marc Troia en pointant que l’aéronautique consomme des machines de grande taille, pour lesquelles il mène actuellement une extension de son site de production d’Eschau (Bas-Rhin). « En avril, nous avons reçu plusieurs commandes de Chine, qui veut se positionner comme leader mondial dans l’aéronautique », témoigne de son côté Marion Étienne, la directrice du développement de Numalliance. L’entreprise familiale vosgienne spécialisée dans les machines et systèmes de transformation du fil et du tube à froid, qui compte six sites en France, exporte plus de 80 % de sa production.

« Nous avons senti qu’il y avait une fin de cycle dans le secteur automobile, mais plusieurs clients prévoyaient de gros investissements dans des machines plus personnalisées pour 2021-2022 », note Marion Étienne. Malgré les reports, elle affirme « rester optimiste », convaincue que son positionnement haut de gamme, alliant proximité avec le client, automatisation et intégration de différentes tâches de déformation des tubes lui permettront de tirer son épingle du jeu dans une dynamique de relocalisation de l’industrie. Un espoir partagé alors que « certaines entreprises investissent à contre-cycle dans des ruptures technologiques comme les jumeaux numériques ou la télémaintenance, pour diminuer leur vulnérabilité », selon Bruno Grandjean, à la tête du constructeur Redex et président de l’Alliance pour l’industrie du futur. Reste à voir si les dynamiques de relocalisation et de modernisation de l’outil industriel français qu’engendrera la crise du Covid-19 suffiront à en conjurer les effets.

Olivier Dario, délégué général du Symop
« Nous attendons des mesures structurelles »

  • Quels risques la crisefait-elle courir aux constructeurs de machines-outils ?
    Le secteur français des machines-outils est composé à 90 % de PME. Leur business est essentiellement lié à des investissements nouveaux, même si les services comptent de plus en plus. Si les investissements ne reprennent pas rapidement, celles-ci vont avoir un manque important et pourraient être asphyxiées.
  • Comment soutenir le secteur ?
    Une partie de l’investissement est liée à l’économie générale, mais nous attendons des mesures structurelles fortes. Le suramortissement est inutile en temps de crise, car il faut un bénéfice pour l’amortir. Nous militons pour l’instauration dès la rentrée d’un crédit impôt production favorisant l’innovation dans l’atelier. Cela serait incitatif pour les industriels et permettrait de redonner de la compétitivité. Il faut aussi travailler avec les banques pour renforcer la trésorerie des entreprises.
  • Sur quels atouts les Français peuvent-ils compter ?
    Sur certaines niches, les Français sont parmi les meilleurs mondiaux. Par ailleurs, nous avons des acteurs capables de personnaliser leurs machines pour répondre aux besoins du client. La crise peut aussi les renforcer, en dopant l’innovation et l’industrie du futur, notamment avec les services de maintenance à distance.
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