Les entrailles de la terre se sont soulevées. Le monticule de roches gris anthracite, qui s’élève à plus de deux mètres en son point le plus élevé, est le stigmate de cette opération violente. Le sol, rendu boueux et luisant par les averses bretonnes, porte de larges fractures, recouvertes d’un quadrillage de fils rouges et verts encore enroulés par endroits. Quelques jours auparavant, lundi 2 juin, ces derniers ont fait détonner 143 mines – des émulsions encartouchées pour briser la roche et des billes de nitrate-fioul pour disjoindre les morceaux – placées jusqu’à 10 mètres de profondeur pour entamer une zone de 40 mètres par 30, presque au sommet d’une petite colline. La roche libérée a déjà commencé à être déblayée par un engin de chantier. Le deuxième tir, qui continuera l'extension de la carrière d'andalousite d'Imerys à Glomel (Côtes-d’Armor) est prévu aux alentours de la mi-juin.
Un quart de la production mondiale
«Il faut imaginer que d’ici quelques années, ce sera la fosse 4», s'enthousiasme Colin Guinard, en indiquant une ligne de sapins au loin, qui devront être abattus d’ici à 2030 pour continuer les travaux d’excavation. Pour ce site phare du producteur français de minéraux industriels, où l’ingénieur géologue de 32 ans est responsable carrière et environnement, c'est un grand événement. Ce trou, qui s’étendra sur onze hectares, plus de 15 terrains de foot, doit lui permettre de continuer d’exploiter la carrière de Glomel. En activité depuis les années 1970, elle est la source d’un quart de la production d’andalousite dans le monde !
Come SITTLER Sur les crevasses de la fosse n°4 en formation, les fils des détonateurs sont encore visibles.
L’arrêté préfectoral d'autorisation de la fosse 4, obtenu par Imerys en juin 2024, permet son exploitation jusqu’en 2044. De quoi pérenniser l'activité du champion français des minéraux industriels, qui produit jusqu'à 65000 tonnes d’andalousite par an (50 000 produites en 2024) dans cette carrière. Le projet a suscité d'intenses contestations locales. Le point d'orgue, le 23 novembre 2024, a rassemblé près de 350 personnes lors d'une manifestation «festive» organisée par une vingtaine de collectifs dont les Soulèvements de la terre, et l’association locale Mines de Rien, rapporte Ouest France.

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Depuis l’entrée du site, quelques minutes en 4x4 le long d’une large route de terre, où l’on croise un gigantesque tombereau jaune chargé de 60 tonnes de minerai sur son dos, suffisent pour gagner la fosse n°3. La seule en exploitation jusqu'à début juin. Dans le gouffre de 50 mètres de fond, une pelleteuse déblaie du minerai, rendu meuble par un récent tir. Au loin, un autre engin minier armé d’une gigantesque pince brise les rochers les plus gros.
Au fond de la fosse n°3, exploitée depuis 1998, les eaux de pluies qui ruissellent sont pompées, récupérées et traitées.
Tout semble hors-normes et pour cause : ici, Imerys peut excaver jusqu'à un million et demi de tonnes de roches par an, dont une petite moitié de stérile et le reste de minerai (à une teneur moyenne de 25%). Ce dernier est raffiné sur place, via une succession d’opérations de tri (concassage, séparation magnétique et électrostatique, criblage et même flottation dans certains cas) afin de séparer l’andalousite de la gangue de roches qui l’accompagnent et de fabriquer divers produits finaux, à la granulométrie et au taux d'alumine ultra-contrôlés.
Ingrédient stratégique des réfractaires industriels
«Nous avons l’autorisation de creuser sur encore 30 mètres de profondeur dans cette fosse», décrit Colin Guinard, veste orange fluo sur le dos. «Mais le minerai le plus proche de la surface, plus tendre, est nécessaire à notre modèle économique. Notre usine compte deux lignes de broyage, l’une en voie humide pour la roche tendre et l’autre en voie sèche pour la roche plus dure, comme celle que l’on sort de la fosse n°3 aujourd’hui», détaille le géologue pour justifier l'ouverture de la fosse n°4 dès aujourd'hui.
Come SITTLER L'usine de concentration permet de séparer l'andalousite du reste de la roche.
Pour Imerys, c'était indispensable. «C’est peu connu car il n’y en a pas dans les produits grands public – le talc dans les cosmétiques, cela parle aux gens – mais l’andalousite est incontournable pour le marché des réfractaires», donc pour les matériaux résistants aux hautes températures, explique Elodie Chabas, directrice du support technique client pour ce marché. Le minéral silico-alumineux est vendu à 80% en Europe, à des producteurs de réfractaires comme Calderys, Vesuvius ou RHI Magnesita.
Les réfractaires gagnent ensuite la sidérurgie, qui représente la moitié de la demande. On trouve de l'andalousite dans certaines parties des haut-fourneaux ainsi que dans les wagon-torpilles qui transportent la fonte en fusion. Ce minéral, qui prend la forme de barrettes blanches au sein de la pierre de Glomel, sert aussi dans les fours de préchauffage des cimenteries, les bassins de production de verre en fusion, ou en tant qu’ingrédient de moules de fonderies complexes, où sont coulés des moteurs de camions ou des turbines d’avion… «Notre production est un vecteur de souveraineté pour l'industrie européenne : nous avons constaté un soutien très fort de nos clients, qui se sont mobilisés pour appuyer notre demande d'arrêté préfectoral [d'autorisation d'extension]», continue Elodie Chabas.
Come SITTLER Les eaux stagnantes jaunâtres témoignent de l'acidification qu'engendre l'exposition du minerai à l'air libre.
Controverses environnementales
Quid des inquiétudes des opposants, qui soulignent les nuisances locales engendrées par la mine (poussières, pollutions sonores et lumineuses…), mais aussi sa consommation d’eau et les risques de pollution des aquifères dans cette zone en tête de deux bassins versants ? Imerys se dit «à l'écoute», mais met en avant l'amélioration de ses pratiques. Sur la question de l'eau, l'entreprise reconnaît que l’usine du site utilise de l’ordre de 2 million de mètres cubes d’eau par an. Mais elle provient en intégralité des pluies et du ruissellement sur le site de 267 hectares, stockés dans la fosse n°2 qui n'est plus exploitée, et est recirculée ou reversée dans l’environnement après traitement, assure Imerys.
Pourquoi faut-il un traitement? «A l'air libre, la pyrite présente dans le minerai s'oxyde et acidifie les eaux : nous sommes à un PH entre 3 et 4», décrit Colin Guinard, résumant ce phénomène commun aux mines où l'on trouve des sulfures, baptisé «drainage acide minier». Un déséquilibre que l'industriel corrige dans sa fosse n°2, transformée en gigantesque retenue d'eau et dans laquelle une station de pré-traitement, qui utilise «quelques dizaines de tonnes de chaux par mois», vient rééquilibrer le PH.
Come SITTLER Dans la fosse n°2, une station de pré-traitement utilise de la chaux pour diminuer l'acidité des eaux qui ruissellent sur le site.
Imerys met aussi en place des mesures d’étanchéification sur les verses à stériles et à résidus – de gigantesques montagnes faites des roches restantes, une fois l’andalousite extraite –, et prévoit de faire de même sur les fosses rebouchées après exploitation. Dans le futur, Imerys envisage aussi l’option de valoriser le quartz et la pyrite présents dans le minerai.
Nouvelle usine de traitement de l’eau
En avril 2024 enfin, Imerys a démarré une nouvelle usine de traitement des eaux par ozonation, opérée par Saur. Le petit bâtiment, qui permet de faire précipiter le manganèse présent dans l'eau avant de rejeter cette dernière vers la rivière de l'Ellé, a représenté un investissement de 6 millions d’euros. De quoi se conformer aux nouvelles normes, sous le seuil de 2 milligrammes par litre, qu'un traitement à la chaux ne suffisait pas à atteindre, explique Imerys.
Come SITTLER En sortie de l'usine de traitement de l'eau par ozonation, un décanteur lamellaire permet de séparer le manganèse coagulé de l'eau vive, renvoyée vers l'extérieur du site.
Des mesures qui ne suffisent pas à rassurer les opposants, alors qu'en octobre, l’association Eau et rivières de Bretagne a annoncé engager un recours contentieux contre le projet d’extension. Eux s’inquiètent de potentielles contaminations des nappes par le drainage minier, y compris des décennies après la fin des opérations, ainsi que de la présence de nombreux éléments toxiques (cobalt, nickel, sulfates…) dans les rejets d’eau de la carrière, comme l’a souligné une analyse des sédiments faite pour le média d’investigation Splann! Une enquête contestée par Imerys. «Notre eau est conforme, sous les seuils sans besoin d’un traitement», défend Colin Guinard. Après le démarrage des opérations industrielles dans la fosse n°4, nul doute que le sujet restera scruté de près.
Photos : Côme Sittler



