L'Usine Nouvelle. - Quel regard portez-vous sur les vaccins contre le Covid-19 ?
Axel Kahn. - Il y a quatre types de vaccins : 1 : les vaccins ARN de Pfizer et Moderna, 2 : les virus recombinants, adénovirus d’AstraZeneca, J&J et du russe Spoutnik, virus vaccinal de la rougeole atténué de l'Institut Pasteur, 3 : les virus inactivés comme les vaccins chinois Sinopharm et Sinovac déjà utilisés en Chine, au Maroc et aux Emirats Arabes Unis, 4 : enfin, le vaccin aux protéines recombinantes comme celui de Sanofi – Pasteur associé à GSK. Je me ferais vacciner sans problème par le vaccin chinois ou celui de Sanofi. En revanche, j’avoue que j’attendrais pour les vaccins adénovirus recombinants pour lesquels il convient d’exiger une étude d’innocuité très poussée.
Peut-on considérer les vaccins ARN comme des vaccins OGM ?
Non, ce n’est pas le cas. En revanche, les vaccins adénovirus recombinants d’AstraZeneca, de J&J et Spoutnik le sont. Les vaccins de Pfizer et Moderna utilisent pour leur part une synthèse chimique d’ARN messager de la protéine de spicule, encapsulée pour mieux pénétrer dans les cellules. On cherche ainsi à provoquer la réponse immunitaire contre la protéine de spicule du virus. De l’ARN, il y en a naturellement plein nos cellules.
Cet ARN va-t-il disparaître de lui-même ?
Oui car l’ARN ne s’intègre pas au génome, c’est une molécule instable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il faut conserver ces vaccins au froid vif : autour de - 80 degrés Celsius pour le vaccin Pfizer-BioNtech et - 20 degrés pour Moderna.
Quelle est la spécificité des vaccins adénovirus recombinants ?
Ils utilisent de l’adénovirus humain, d’autres de l’adénovirus de singe, le vaccin russe Spoutnik fait les deux. Ils font appel à des virus vivants que j’ai moi-même beaucoup utilisés dans ma carrière de chercheur pour de la thérapie génique. J’avais notamment publié un article dans Nature montrant en quoi il était possible d’envisager la thérapie génique contre la myopathie de Duchenne. Dans mon équipe, le gène codant la protéine manquante avait été introduit dans un adénovirus recombinant.
Un vaccin OGM serait une première dans l’histoire des vaccins ?
Il n’en existe strictement aucun pour les humains [Actualisation du 3 décembre par la rédaction: Les vaccins d'AstraZeneca, J&J et Spoutnik ont été développés sur la base de la plate-forme utilisée par J&J pour son vaccin contre Ebola. Commercialisé depuis mai, ce vaccin - tout comme son concurrent du laboratoire MSD six mois plus tôt – a été génétiquement modifié pour contenir une protéine du virus Ebola. Tous deux disposent d’une autorisation de mise sur le marché conditionnelle, réservée à des circonstances exceptionnelles, et doivent encore fournir des preuves supplémentaires]. Mais des virus recombinants ont été utilisés par le passé pour vacciner des animaux: cela avait permis de stopper en France la propagation de la rage transmise par les renards en dispersant par voie aérienne des appâts imbibés de "vaccine recombinante", grâce à une innovation du laboratoire français Transgene.
Cette technologie peut-elle avoir un impact sur le patrimoine génétique, l’ADN du patient ?
Normalement l’adénovirus ne s’intègre pas dans le génome, contrairement à d’autres vecteurs. Et il y a très rapidement une immunisation, le vecteur est rapidement rejeté. D’après les essais cliniques des vaccins à adénovirus recombinants, on voit que cela provoque parfois une réaction importante, mais pas de signes inquiétants. Un cas de symptômes plus sérieux a néanmoins été noté avec le vaccin AstraZeneca, une “myélite”, atteinte de la moelle épinière avec signe neurologiques réversibles. Elle a entrainé un arrêt provisoire des essais de phase 3. Il n’est pas établi que cette symptomatologie soit liée au vaccin. La pharmacovigilance et des tests de sécurité seront d'autant plus indispensables pour ces vaccins OGM.
Pourquoi suscitent-ils plus de méfiance alors que la thérapie génique, promue par le Téléthon et qui fait aussi appel à des technologies OGM, est pour sa part déjà utilisée en médecine?
On l’accepte pour soigner des maladies graves, alors que la mortalité du Covid-19 est de 0,5 %. Cela reste une thérapie utilisée presque dans un protocole compassionnel. Le premier médicament de thérapie génique autorisé, malheureusement devenu hors de prix [le Zolgensma de Novartis, ndlr] offre des améliorations cliniques très nettes pour les enfants atteints d'atrophie musculaire spinale, même si cela n’entraîne pas une guérison. Mais entre cela et un vaccin proposé à des centaines de millions de personnes, on n’est pas dans le même ordre de grandeur.
Dès lors, comment éviter la défiance envers les vaccins contre le Covid-19 ? Comment y répondre sur le plan éthique ?
La question éthique se serait obligatoirement posée si la vaccination était rendue obligatoire. Le président de la République s’est prononcé contre, je partage son point de vue, et elle sera menée sur la stricte base du volontariat. On est donc dans le domaine classique de la biosécurité et du consentement. Face à ces vaccins qui sont pour certains de type nouveau, mis au point dans un temps totalement record, on doit expliquer en faisant preuve de la plus grande transparence : c’est ainsi qu’on obtiendra une couverture vaccinale d’autant plus grande.
N’aurait-il néanmoins pas fallu des essais cliniques plus longs et robustes ?
Je peux comprendre la hâte avec laquelle on met en œuvre ces vaccins, car la présence du Covid-19 est mortifère pour les pays. On ne vit pas avec, on n’arrive pas à s’en sortir, les Etats-Unis n’ont jamais quitté une circulation active, ils déplorent 260 000 morts annoncés, sans doute 100 000 de plus. La société et l’économie sont bouleversées. Pour disposer d’une immunité collective, il faut prendre le petit risque d’un vaccin rapidement développé. Tout en restant très attaché au concept de la médecine basée sur des preuves et à la pharmacovigilance.



