Entretien

«Les usines de L'Oréal en France sont alimentées à 97% en énergies renouvelables», selon Antoine Vanlaeys, DG des opérations

Le leader mondial des cosmétiques progresse sur sa décarbonation et peaufine son outil industriel pour assurer sa croissance. Antoine Vanlaeys, directeur général des opérations de L’Oréal détaille les investissements du groupe dans ses usines, de plus en plus modernes et performantes.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
"En France, nous avons investi au cours des 5 dernières années plus de 500 millions d’euros dans nos usines. Près d’un quart est consacré aux projets EHS, environnement hygiène et sécurité", souligne Antoine Vanlaeys, directeur général des Opérations de L'Oréal.

L'Usine Nouvelle – Depuis 2005, les émissions mondiales de CO2 de L’Oréal ont baissé de 91% malgré une production en hausse. Vous produisez plus proprement ou la décarbonation permet-elle d’accroître votre productivité?

Antoine Vanlaeys – Nous avons démontré être capables de décorréler notre croissance en volume de la réduction de l’impact du scope 1 et 2 de nos actifs. Depuis 2005, nos émissions de CO2 ont été réduites de 91% en valeur absolue, alors que nos volumes ont augmenté de 45%. Sur 38 sites de production, 22 aujourd’hui utilisent exclusivement de l’énergie renouvelable. Nous avons effectué une grande partie du chemin pour atteindre notre objectif de 100% en 2025 sur les scopes 1 et 2, sans perdre la productivité, au contraire.

Le premier axe, c’est la sobriété, le second c’est l’efficience énergétique. Nous analysons toutes nos consommations et mettons en place les solutions les plus adaptées, telles que l’éclairage automatique basse consommation, des compresseurs à vitesse variable avec récupération de chaleur, ou des échangeurs utilisant nos énergies fatales. Nous optimisons nos procédés afin d’abaisser l’intensité énergétique. Chaque fois que l’on travaille sur les procédés, cela augmente les capacités et le rendement. L’excellence opérationnelle est au cœur de notre stratégie de décarbonation.

Le scope 2 est géré avec les fournisseurs d’énergies pour atteindre nos objectifs 100% renouvelables, qu’il s’agisse de l’éolien, de l’hydraulique, du solaire, en signant notamment des PPA. Remplacer nos alimentations en gaz constitue le principal défi, pour lequel nous passons sur des chaudières électriques ou à biomasse. Nous investissons également dans des unités de biométhanisation, comme sur notre site de Saint-Quentin (Aisne) et à Libramont en Belgique. Le dernier exemple est celui de Caudry (Nord) où nous avons investi dans des installations solaires en autoconsommation qui permettent d’assurer environ 10% des besoins électriques du site.

Aujourd’hui, à combien s’élèvent les émissions mondiales de CO2 de L’Oréal ?

Le bilan du groupe atteint 11 millions de tonnes. Sur ce total, nos usines ne représentent que 0,25% de ces émissions de CO2 émises par an, ce qui est négligeable. Mais nous visons tous les scopes, y compris le 3 qui prend en compte toute la chaîne de valeur en amont, nos fournisseurs directs et indirects. L’enjeu est d’emmener et d’engager avec nous nos écosystèmes externes. Pour le sourcing de nos emballages et matières premières, nous évaluons et pilotons nos partenariats, même ceux de longue durée, avec nos fournisseurs, avec des critères stricts portant sur la qualité des produits, l’agilité de la supply chain, la compétitivité, l’innovation, et leur engagement social et environnemental. Lequel pèse autant que les autres critères.

Lorsque nos fournisseurs de flacons en verre, basés en France dans la vallée de la Bresle (Seine maritime) utilisent des fours fonctionnant au gaz, nous les accompagnons vers l’utilisation de fours électriques. C’est à nous d’être moteur. La réduction de l’intensité packaging tient également une place centrale dans notre stratégie de décarbonation. Actuellement, 85% de nos productions sont faites en internes, mais 100% des produits sont conçus par L’Oréal, que ce soit pour les formules et les emballages. Tous les moules d‘injection sortent de notre grand centre de recherche à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) en s’appuyant sur les matériaux du futur.

Comment se répartissent les investissements de production et ceux de décarbonation de votre outil industriel ?

Je vais prendre l’exemple de la France où nous avons investi au cours des 5 dernières années plus de 500 millions d’euros dans nos usines. Près d’un quart est consacré aux projets environnement hygiène et sécurité (EHS). Au-delà de la décarbonation, nous avançons sur nos autres engagements de développement durable. Par exemple, 100% de l’eau utilisée dans les process industriels sera recyclée ou réutilisée d’ici 2030. Le prélèvement net n’ira que dans nos produits, le reste en boucle fermée. Nous investissons dans des systèmes d’épuration, de rétention, de purification, de microfiltration, d’osmose inverse, etc.

Certains pays, comme la Chine sont déjà neutres en carbone dans le réseau de production de L’Oréal. Pourquoi pas encore les sites français ?

Au total, nous sommes à 89% d'énergie renouvelable sur nos sites. En France nous sommes à 97% d’alimentation en énergie renouvelable, il ne manque que 3%. La problématique, parfois, est que les réseaux urbains, comme pour le chauffage par exemple, ne sont pas encore totalement renouvelables. Et nous travaillons avec les villes pour atteindre nos objectifs de 2025.

Comment investissez-vous dans votre outil industriel en France?

La France représente 25% des volumes de production de L’Oréal dans le monde. Ce sont 3 000 collaborateurs dans 11 usines, qui produisent à 80% pour l’export. C’est le made in France. Le territoire porte la division grand public, mais il y a aussi 4 sites pour la division Luxe, à Caudry et Lassigny (Oise) pour le soin de la peau et le maquillage, à Gauchy (Aisne) et Aulnay-Sous-Bois pour les parfums. Nous investissons pour accompagner la croissance, pour les besoins en agilité, les capacités, dans le renouvellement de nos catalogues, nos lancements – 7 000 nouveaux produits par an – et nos intégrations.

Nous avons ainsi introduit en France la fabrication des produits de soin de la peau de Prada, par exemple, qui a rejoint le groupe en 2019, idem avec les parfums Ralph Lauren. 100% des parfums du groupe L’Oréal sont fabriqués en France. Nous sommes leader mondial et c’est un marché extrêmement dynamique. Notre usine d’Aulnay, qui était historiquement sur le segment hygiène et soins a été entièrement reconfigurée en manufacture du parfum, pour les petites séries et celles d’exception. Nous investissons aussi 70 millions d’euros pour notre usine de Saint-Quentin pour accroître les capacités. A Rambouillet (Yvelines), usine spécialisée dans les shampoings, nous avons ajouté de nouveaux équipements pour lancer de nouvelles formules. Nous avons beaucoup renforcé notre usine de Vichy (Allier) pour les produits de la division beauté dermatologique dont la croissance en volume est très soutenue. Nous y avons aussi internalisé des volumes de la marque américaine CeraVe, autrefois en partie sous-traités chez des façonniers aux Etats-Unis.

Investir en France reste donc attractif ?

Il est très important de capitaliser sur le savoir-faire, qu’il s’agisse de technique, de sécurité, ou de qualité. Ce type d’usines ne se démarre pas comme ça. Notre excellence opérationnelle en France protège nos sites et garantit leur performance, nos usines françaises sont agiles et productives. D’un point de vue opérationnel, fondamentalement, cette performance industrielle s’orchestre au niveau économique, environnemental et sociétal.

Rencontrez-vous des difficultés à embaucher ?

L’Oréal bénéficie de sa réputation. C’est un groupe puissant, nous sommes reconnus comme employeur exemplaire et modèle dans les bassins où nous opérons. Nous avons de très bons taux d’acceptation des candidats lorsque nous leur proposons un emploi. Nous avons embauché plus de 200 personnes dans nos usines et centrales en France l’an dernier, nous recrutons encore beaucoup. Ce n’est pas toujours facile de trouver les bonnes compétences, et nous investissons beaucoup dans la formation et l’apprentissage. Nous recrutons des jeunes mais aussi des seniors. Nous essayons d’être aussi inclusifs que possible. Nous nous engageons également à accélérer l’inclusion des personnes en situation de handicap.

Où en êtes-vous sur l’industrie 4.0. en France? Quels sont les axes prioritaires?

Plusieurs de nos sites sont des vitrines usines du futur, nous mettons le meilleur des technologies, dans tous les domaines : conditionnement, robotique, cobotique, la plupart de nos pièces de formatage sont faites en impression 3D sur site, nous utilisons la domotique avancée pour mesurer les consommations en temps réel. Nous avons éventuellement recours à l’IA, comme lorsque nous utilisons des jumeaux numériques pour optimiser le pilotage de flux, la gestion de production ou encore la planification.

Et dans vos usines à l’international ?

Nous sommes très avancés sur l’industrie 4.0 en Europe de l’Ouest ou en Amérique du Nord. Nous appliquons la même politique industrielle et les mêmes standards de qualité partout dans le monde. Nos lignes sont à ce jour plus automatisées dans nos usines en Europe de l’Ouest, nous adaptons les technologies en fonction des enjeux business. Mais il y a une absolue reproductibilité de nos productions dans nos usines partout dans le monde. Que ce soit à Delhi, Sao Paulo ou Montréal, à l’intérieur de l’usine vous comprenez en deux secondes qu’il s’agit d’un site L’Oréal.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.