Industrie Pharma : L'épisode du Covid-19 a mis en lumière la question de la souveraineté sanitaire et la nécessité d'être en mesure de produire en France, ou en Europe, des molécules essentielles pour notre santé, alors qu'elles sont majoritairement produites en Asie. Quatre ans après, y-a-t-il eu un rapatriement massif de molécules sur le sol français ?
Vincent Touraille : En période post-Covid, il y a bien eu des aides apportées aux entreprises, très ciblées sur certaines molécules ou spécialités. Il s'agit d'aides en capex, c'est-à-dire à l'investissement, pour rapatrier des productions de molécules ou pour pouvoir continuer à produire certaines d'entre elles, alors qu'elles sont fortement concurrencées. On peut citer l'exemple de Seqens qui va pouvoir relancer la production de paracétamol, ou d'aides dans le domaine de la production galénique. Par ailleurs, la France a rapidement établi une première liste des médicaments essentiels, mise à jour fin juillet et étendue, avec désormais quelque 500 médicaments considérés comme essentiels. Cette initiative avait fini par être reprise par l'Europe, avec une liste publiée en décembre 2023. Concernant cette question de souveraineté sanitaire en matière de production de principes actifs, les acteurs de la chimie fine ont longtemps prêché dans le désert. Néanmoins depuis deux ans, nous avons reçu le soutien de l'État français, et même du grand public. Notre industrie de la chimie fine était méconnue. Les médicaments et les laboratoires pharmaceutiques étaient connus de tous, maison ne se rendait pas compte qu'il y avait une industrie en amont, celle du principe actif pharmaceutique, et qu'elle était menacée.
Pour autant, la situation n'est pas si satisfaisante au niveau franco-français, sil'on en croit la prise de parole de votre syndicat le Sicos, en juillet dernier, en collaboration avec les associations professionnelles CDMO France, AMLIS et METI ?
V. T. : Les entreprises du Sicos, de CDMO France, de l'AMLIS et du METI fédèrent des TPE-PME et ETI qui représentent 35 % de la production des médicaments essentiels du quotidien. Elles emploient 50 000 collaborateurs sur leurs 130 sites industriels, et elles ont, en effet, fait le choix de parler d'une seule et même voix. Ces entreprises se retrouvent aujourd'hui en grande difficulté. En cause, l'absence de valorisation de leur production locale d'autant plus impactante dans le contexte inflationniste, fiscal et réglementaire actuel. C'est pourquoi, elles ont décidé de s'unir pour porter dix recommandations auprès des pouvoirs publics afin que la valeur ajoutée d'un médicament « fabriqué en France » soit reconnue et soutenue parles politiques de santé.

Pouvez-vous citer quelques-unes de ces recommandations ?
V. T. : Produire en France, c'est agir pour décarboner l'économie, compte tenu des actions structurantes que les entreprises prennent pour verdir leurs activités. Nous demandons, par exemple, d'intégrer les critères environnementaux et sociaux dans les dossiers de mise sur le marché des molécules pour les nouveaux médicaments, comme sur les médicaments matures, ou de réserver une part significative des achats locaux dans les appels d'offre publics pour favoriser la proximité d'approvisionnement et la résilience de la production.
Produire en France, c'est également être ancré sur un territoire, créant de nombreuses externalités positives. Nous demandons de créer un écoscore pour chaque médicament commercialisé en France et en Europe, basé sur le calcul du bilan carbone de l'ensemble de sa chaîne de fabrication.
Enfin, produire en France, c'est évoluer dans un marché du médicament régulé et faire face à une fiscalité lourde pour des petites et moyennes entreprises et de taille intermédiaire. Ainsi, nous demandons de garantir un budget médicament (enveloppe M) à la hauteur des besoins, en cohérence avec l'évolution du coût des dépenses de santé, et en phase avec l'exigence d'indépendance sanitaire. On peut également évoquer la proposition d'établir un moratoire à la baisse des prix des médicaments essentiels-ou MITM-produits en Europe et instituer une marge de viabilité économique (ou minimale) ou de mettre en place d'un fonds d'investissement européen pour la relocalisation et la souveraineté sanitaire.
Pour autant, nous restons persuadés que, s'il faut attirer l'attention au niveau franco-français, le travail doit se faire au niveau européen où se trouvent les producteurs et les marchés finaux.
Lire aussi l'édito : Quand les producteurs d'API se tournent vers l'Europe
Justement, où en est l'Europe sur sa prise en compte de la question des principes actifs ?
V. T. : Les choses avancent et nous sommes plutôt optimistes. La grande nouveauté est que tous ces sujets de souveraineté sanitaire sont désormais débattus avec tous les acteurs européens. Ursula von der Leyen, qui vient d'être reconduite à la présidence de la Commission européenne, a même confirmé qu'elle en ferait une des priorités de sa nouvelle mandature. Au niveau européen, notre profession est représentée par l'association EFCG. Pour apporter sa pierre à l'édifice, le Sicos est entrain de finaliser une étude en collaboration avec le cabinet Advancy, pour comparer la situation de la production de principe actif - PA-, entre l'Europe, les États-Unis, la Chine et l'Inde, du point de vue des coûts, des investissements, de la réglementation ou des aides qui sont accordées parles états. Les résultats, qui montrent une distorsion de concurrence entre l'Europe et l'Asie, seront présentés au début du mois de septembre et partagés avec les instances européennes. Ils devraient notamment permettre de dégager des pistes d'actions pour le "Critical Medecine Act" qui est annoncé pour 2025 et qui vise à remédier aux graves pénuries de médicaments essentiels au sein de l'UE. Une des mesures phares attendues est que les grands appels d'offres européens soient réservés aux producteurs européens.
Le « durcissement » des conditions d'approvisionnement en provenance d'Asie qui se profile, n'est pas forcément dans l'intérêt des grands laboratoires pharmaceutiques, ni même de certains pays européens qui sont de grands importateurs de principes actifs. Est-ce qu'une préférence européenne va vraiment pouvoirs'installer ?
V. T. : Justement, les distorsions de stratégies entre les pays européens sont entrain de s'effacer au profit d'une seule et même voix européenne. Il est vrai que, sur la continent européen, la production de principes actifs n'est pas homogène. Elle est surtout concentrée sur la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne, ainsi que sur le Royaume-Uni et la Suisse, alors que les pays du Nord vont figurer du côté des importateurs.
Mais entre principes actifs et galénique, il y a de la production surtout le territoire européen et chaque pays a ses avantages à faire valoir. Par exemple, on constate que les pays du Nord sont particulièrement moteurs sur les sujets de souveraineté.
Hormis la question des pénuries liées à cette suprématie asiatique en matière de production de principes actifs et qui appelle à une mobilisation, les fournisseurs français bénéficiaient, ces dernières années, d'une conjoncture plutôt favorable. Est-ce toujours le cas ?
V. T. : Après une période d'embellie, des difficultés nouvelles sont apparues. Sur les molécules innovantes sur lesquelles nous nous sommes massivement tournés, nous subissons les conséquences de la baisse des financements, notamment des start-up américaines. De nombreux programmes de lancement de nouvelles molécules ont pris du retard, affectant des fournisseurs de principes actifs français et européens. Sur les produits matures, nous subissons une concurrence asiatique qui se durcit avec des prix très bas, alors que, dans le même temps, nous avons connu des hausses de prix de l'énergie. Même si nous ne sommes pas des électro-intensifs, cela impacte nos coûts de production. Il y a aussi la question des PFAS qui arrive. Les acteurs de la chimie fine utilisent le fluor qui a des propriétés uniques permettant d'avoir un impact sur les paramètres clés nécessaires au succès d'une médicament. Toutes les aires thérapeutiques seraient touchées par des restrictions d'utilisation du fluor, avec pour conséquence des délocalisations. Au-delà de ces deux exemples, il y a énormément de sujets qui vont imposer des investissements au lieu de permettre aux acteurs d'investir dans de nouveaux procédés, tels que les procédés biotech ou la flow chemistry, pour être plus compétitifs au niveau mondial. Même si la situation n'arien de catastrophique, la chimie fine est une industrie qui va moins bien qu'elle n'allait. D'ailleurs, on voit bien que les mouvements de M&A (merger & acquisition) se sont beaucoup ralentis.
Mais, ce qu'il faut retenir c'est que les choses ne vont pas dans le mauvais sens. Quatre ans après le Covid, ce n'est finalement pas si long, nos sujets ont enfin réussi à s'imposer au niveau européen. Peut-être que l'on finira par inscrire la provenance du principe actif sur la boite de médicament. Cela après plus de dix ans de combat…



