Les sites chimiques affûtent leurs projets de décarbonation malgré des dépenses lourdes

Parmi les 50 sites industriels français impliqués dans les contrats de transition écologique avec l’Etat, les usines chimiques concernées avancent doucement sur leurs projets, contraintes par des coûts élevés et la nécessité de garanties d’accès à de l’énergie décarbonée.

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Les sites chimiques engagés auprès de l'Etat avec des contrats de transition écologique, comme le site Naphtachimie à Lavera (Bouches-du-Rhône), devront presque tous s'appuyer sur le bon développement de projets énergétiques annexes, dans leurs bassins.

L’industrie chimique comptait pour environ 5% des émissions de CO2 en France en 2021, soit environ 18,7 millions de tonnes par an. Ce qui lui vaut d’être représentée en force parmi les 50 sites industriels engagés avec l’Etat dans les contrats de transition écologique.  D’autant que 16 sites, sur un total de plus de 1200, concentrent 60% des émissions de l’ensemble, essentiellement dans la chimie de base.

Cette industrie a déjà allégé son impact environnemental, ses émissions ayant été diminuées de 65% entre 1990 et 2021 dans l’Hexagone, selon les données de France Chimie. Le syndicat patronal estime qu’un quart supplémentaire pourrait être réduit entre 2015 et 2030 en recourant aux technologies matures.

Le comité stratégique de filière Chimie et Matériaux a fixé une cible plus ambitieuse de 39% voire jusqu’à 49% de réduction sur la même période. Ce qui nécessiterait des investissements estimés entre 4 et 6 milliards d’euros. Face aux coûts, le secteur progresse ainsi doucement sur ses contrats de transition écologique. En parallèle, la chimie doit compter sur l’avancée de projets énergétiques, indispensables à la réussite de ses ambitions de décarbonation, au sein des bassins concernés.

Deux contrats arrêtés ou suspendus temporairement en pétrochimie

Sans surprise, les sites pétrochimiques font face aux plus grands défis. Parmi les contrats de transition initialement envisagés, celui du site d’ExxonMobil à Notre-Dame-de-Gravenchon (Seine-Maritime) n’est plus d’actualité depuis l’annonce, au printemps dernier, de l’arrêt des principales activités pétrochimiques. Un autre semble en suspens : celui de LyondellBasell à Berre (Bouches-du-Rhône), l’un des plus grands sites pétrochimiques en France (1000 hectares, 1000 salariés) composé d’un vapocraqueur et d’unités de polypropylène et polyéthylène. Le groupe américano-néerlandais a intégré, en mai dernier, cette implantation française dans sa revue stratégique de ses actifs européens. En attendant, ce contrat de transition écologique continue toutefois de faire l’objet de discussions avec l’Etat pour un projet de décarbonation profonde.

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Naphtachimie prépare son site pétrochimique de Lavera

Un dossier plus avancé est celui de Naphtachimie, à Lavéra (Bouches-du-Rhône), sur l’autre rive de l’étang de Berre, face au site de LyondellBasell. Pour ce gigantesque complexe pétrochimique, passé entièrement sous le contrôle du britannique Ineos en 2024, «la feuille de route n’a pas changé», et les «projets seront déclinés pour la partie four en 2028 et pour la partie électrification en 2030», souligne Alexandra Loewenstein, la nouvelle directrice du site.

Principalement composé d’un vapocraqueur d’éthylène, le complexe émet 1,5 million de tonnes de CO2 par an et vise une réduction de 15% à 25% de ce volume d’ici à 2030. Naphtachimie remplacera les fours à partir de 2028 pour passer d’une alimentation en gaz naturel à du biogaz et/ou de l’hydrogène, avant, d’ici 2030, de procéder à l’électrification de turbines fonctionnant aujourd’hui au gaz naturel. «Un certain nombre de connexions seront préparées durant le grand arrêt 2025», indique encore Alexandra Loewenstein, précisant que ces projets nécessitent 200 millions d’euros d’investissements ainsi que le bon développement, par des partenaires, des utilités autour du complexe pour augmenter les apports énergétiques.

LyondellBasell engagé à Fos mais dépendant de développement du réseau électrique

A Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), à quelques kilomètres de son vapocraqueur, LyondellBasell avance sur la décarbonation de son second site pétrochimique, produisant de l’oxyde de propylène, de l’alcool butylique tertiaire, ou encore des glycols de propylène et d’éthers de méthyle tertio butyliques (MTBE). Avant même la signature en novembre 2023 de sa feuille de route avec l'Etat, le chimiste avait investi dans plusieurs projets d'efficacité énergétique, qui avaient permis une réduction de 6,5% des émissions. Pour 2030, la cible reste fixée à 35%. Un projet de récupération de chaleur sur des chaudières doit grapiller 4%. Deux autres projets, cette fois de plusieurs dizaines de millions d’euros, sont à l’étude.

L’un consiste à récupérer des gaz (à l'étape de la torche continue) pour diminuer encore de 6,5% tout en conquérant de l’efficience énergétique et en réduisant les COV (composés organiques volatils). L’autre vise à électrifier l’unité de production de vapeur pour ne plus utiliser de gaz naturel et gagner 18%, sous réserve d’une faisabilité technique qui n’altère ni la sécurité, ni la fiabilité de l’usine, de la volonté du groupe de financer cet investissement lourd avec l’aide de l’Etat et de la réalisation indispensable de la nouvelle ligne électrique de 400 000 volts pour alimenter Fos. «Notre groupe a besoin de garanties sur cette "autoroute électrique"», explique le directeur de l’usine Jean-Philippe Ciavaldini. «La coopération est très étroite avec les services de l’Etat (Ademe, DGE…) et RTE. L’idée est de préparer notre site lors du grand arrêt réglementaire de 2026 pour être capables d’intégrer ces nouvelles installations sur 2027/2028 sans stopper l’activité. Nous entendons tenir nos engagements à 2030».

En Alsace, Butachimie cible l’amélioration des procédés et du refroidissement

Du côté de la chimie de spécialités, les investissements progressent également. S’il a bien signé avec l’Etat son contrat de transition écologique en novembre 2023, Butachimie, une coentreprise entre BASF et Invista qui fabrique des intermédiaires de polyamides de la chaîne du nylon à Chalampé (Haut-Rhin), a déjà franchi un pas très important en 2019. L’usine alsacienne s’est alors équipée d’une nouvelle technologie de production d’adiponitrile, un investissement de 250 millions d’euros lui permettant de réduire sa consommation d’énergie et de matière première de 40%. Pour suivre sa nouvelle feuille de route, l’entreprise continue à investir dans l’amélioration de ses procédés et réalise des études en vue de remplacer son fluide frigorigène par un autre fluide moins émetteur de CO2, comme l’ammoniac, d’ici 2030. «Nous avons l’opportunité de réaliser ces investissements lors de nos prochains grands arrêts de maintenance, en 2026 et 2030», note Kristof Mahieu, gérant de Butachimie.

L’entreprise appuie sa stratégie de décarbonation sur un autre pilier, l’association COB30, créée dans le cadre du dispositif ZIBAC (Zone industrielle bas carbone). Elle réunit quatre autres industriels voisins (Alsachimie, Lat Nitrogen, Linde France, B+T) ainsi que GRTGaz et Mulhouse Alsace agglomération. «Cela nous permet de mutualiser des études, et la prise en charge de 50% des coûts par l’Ademe est importante», souligne Kristof Mahieu. L’association porte 17 projets pour un montant de 4 millions d’euros. Ces recherches intéressent Butachimie à l’horizon 2050. «Nous suivons notre feuille de route et nous continuons à chercher des solutions en parallèle. Des technologies émergentes, qui n’existaient pas il y a deux ans, deviennent de plus en plus intéressantes, comme la captation de carbone, qui n’est pour l’instant pas adaptée à nos fumées», reprend Kristof Mahieu.

Dans le Jura, Syensqo multiplie les projets pour aller au-delà du contrat de décarbonation

A Tavaux (Jura), le belge Syensqo, séparé fin 2023 de Solvay, vise jusqu’à 60% de réduction de ses émissions. L’objectif est même désormais d’aller au-delà de l'objectif inscrit dans le contrat de transition écologique, en passant de 430 000 tonnes d’émissions en 2018 à seulement 50 000 tonnes par an dès 2030. Avec l’arrêt définitif de l’utilisation de charbon cette année, remplacé par du gaz naturel pour les besoins en chaleur, les émissions sont déjà tombées à 315 000 tonnes. Ce site de polymères, engagé en particulier dans le doublement de ses capacités de PVDF (polyfluorure de vinylidène), collabore avec son voisin Inovyn (groupe Ineos) et de multiples partenaires pour le projet de décarbonation.

Deux projets de chaudières, financés par les partenaires Engie (à biomasse) et Eon (avec des combustibles solides de récupération) avec l’appui de l’Ademe, visent chacun une réduction de 15% des émissions. Inovyn a de son côté obtenu des subventions publiques pour investir en 2025 dans un système de recompression mécanique de vapeur (RMV) sur un atelier pour décarboner ses productions de sel solide. Avec pour objectif de réduire de 15% ses émissions. En partenariat avec RTE, sera construite en 2027 une seconde ligne électrique souterraine pour remplacer des turboalternateurs actuels qui servent d’électricité de secours, avec un gain de 20% d’émissions. D’autres projets, allant de l’apport d’électricité verte à l’optimisation de procédés en passant par l'arrêt d'une turbine à gaz de cogénération, pourraient compléter le dispositif. Au total, Syensqo et Inovyn estiment leurs investissements à 70 et 100 millions d’euros. Yves Courtemanche, directeur du site Syensqo souligne que l’ensemble du projet se trouve «en phase de négociation des contrats avec les partenaires» car «l'approche technique est à présent assez claire». Les premières demandes de permis sont attendues avant la fin de l’année.

Avec Jean-Claude Barla à Marseille (Bouches-du-Rhône) et Coralie Donas à Mulhouse (Haut-Rhin)

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