À Lumbres (Pas-de-Calais), le projet K6 pour décarboner la plus ancienne cimenterie de France verra bien le jour. 315 millions d’euros d’investissement ont été annoncés par Eqiom en début d’année. «C’est un investissement majeur et structurant qui permettra la construction du premier four rotatif compatible avec l’oxycombustion», indique Pierre Bernard, directeur ciment du groupe.
Eqiom poursuit les études techniques et financières
L’équipement, dont la mise en route est prévue en 2026, a bénéficié d’une aide publique de 39 millions d’euros «assortie de conditionnalité basée sur la baisse des émissions de CO2 et d’un plan de sortie des combustibles fossiles», permettra de réduire de 20% les émissions par tonne de clinker. Soit environ 245000 tonnes.
En revanche, le second volet de l’investissement visant à capturer et à stocker le carbone n’a, lui, pas encore été validé. «Les études techniques se terminent et celles financières, sont en cours avec nos partenaires (Lhoist et Air Liquide notamment)», souligne Pierre Bernard, qui souhaite avancer avec l’État sur la mise en place de contrats carbone pour différence afin d’absorber une partie des coûts d’investissement. La réalisation du projet est conditionnée, entre autres, par la création d’une canalisation qui acheminera le CO2 jusqu’au port de Dunkerque (Nord) où le dioxyde de carbone sera ensuite transporté par bateau.
Si son démarrage est envisagé avant 2030, d’autres projets plus modestes devraient voir le jour d’ici là sur le site jurassien de Rochefort-sur-Nenon, et celui d’Heming, en Moselle. Plusieurs investissements pour moderniser et à améliorer l’efficacité énergétique de ces sites ont reçu le feu vert. «La construction est cours», indique Eqiom qui vise toujours une baisse de 61% de ses émissions en 2030.
Une plateforme de test de capture de carbone pour Holcim en 2025
L’avancée du plan de décarbonation d’Eqiom reflète les difficultés rencontrées par l’industrie cimentière, qui représente à elle seule 12,5% des émissions de gaz à effet de serre de l'industrie française. Dans son contrat de transition énergétique, Holcim prévoyait, en 2023, une diminution de 47% de ses émissions entre 2019 et 2030. Aujourd’hui, «nous sommes en ligne avec le calendrier», assure le groupe, qui compte sept sites parmi les 50 plus émetteurs.
Mais «le sujet le plus difficile reste les délais d’instruction administrative de nos différents dossiers de décarbonation. Des délais en décalage avec la priorité que l’État a souhaité donner à la décarbonation des sites industriels», regrette la direction d’Holcim, qui cite des procédures allant de six à huit mois, sans compter les délais entre le dépôt des dossiers et le début de leur instruction. Parmi les difficultés rencontrées, figure le sujet des plans locaux d’urbanisme, dans des petites et moyennes communes principalement implantées en milieu rural.
À Saint-Pierre-la-Cour (Mayenne) et Martres-Tolosane (Haute-Garonne), le groupe compte sur des projets de capture du CO2. Une plateforme de test des technologies de capture en open innovation devrait être accueillie en 2025 dans la cimenterie de Martres-Tolosane. Ces technologies restent «une des priorités» pour atteindre les objectifs de réduction des émissions à horizon 2030.
L’évolution du contexte politique, avec un nouveau gouvernement nommé à l’orée de la discussion parlementaire sur le budget, apporte son lot d’incertitudes. «Concernant la capture, l’utilisation et le stockage du CO2, à ce stade, nous considérons que l’État fait bien sa part pour le moment. Cependant, tout ceci doit encore être confirmé par le gouvernement à venir, et bien entendu en tout premier lieu dans les budgets», explique Holcim.
Chez Heidelberg, deux sites achevés et un projet majeur à Airvault
À l’instar d’Holcim, «la réussite de la décarbonation de nos sites industriels exige de la part de l’État une continuité dans les intentions, une accélération dans l’ambition et une massification des aides», estime Bruno Pillon, le président des activités France d’Heidelberg Materials. Le cimentier a prévu de fermer deux sites industriels situés en région Centre prochainement. Ce qui réduit de facto la suite à six usines : Airvault (Deux-Sèvres), Beaucaire (Gard), Bussac-Forêt (Charente-Maritime), Couvrot (Marne), Gargenville (Yvelines), Ranville (Calvados). Sur quatre de ces sites (Gargenville et Ranville en étant exceptés), le groupe précise avoir remonté à 650 millions d’euros son plan d’investissements fixé, en 2020, à 450 millions d’euros.
Les projets de Couvrot et de Bussac-Forêt sont achevés, se félicite Heidelberg Materials France. À Airvault, où sont concentrés 350 millions d’euros d’investissements, le projet débuté à l’automne 2022 «poursuit son cours». Il doit permettre de renforcer l’efficacité énergétique du site, de réduire la teneur en clinker des ciments et de porter à près de 90% la part de combustibles alternatifs en remplacement des énergies fossiles. «Nous nous attaquons au tiers des émissions de CO2 des cimenteries pour lequel il existe des moyens conventionnels de décarbonation», ajoute Bruno Pillon.
Pour les émissions de CO2 liées à la décarbonation du calcaire, Heidelberg prévoit lui aussi de recourir à des technologies de capture de carbone, en reliant la cimenterie d’Airvault à d’autres industriels du Grand-Ouest dans le cadre d’un projet nommé GoCO2. «Le précédent gouvernement a travaillé sur la définition d’une stratégie nationale CCUS à laquelle nous souscrivons pleinement et sur une piste de mécanisme de soutien via un appel à manifestation d’intérêt. La mise en place rapide et effective de ce mécanisme est une condition indispensable», martèle Bruno Pillon.
Chez Vicat, la capture de carbone CCUS «pas économiquement viable»
Chez Vicat, la mise en œuvre des technologies CCUS pose davantage de difficultés. «Il y a beaucoup de leviers pour décarboner l’industrie : efficacité énergétique, remplacement des combustibles fossiles, réduction du taux de clinker et bien sûr les technologies de capture de carbone. Les trois premiers axes de décarbonation sont économiquement viables, mais la capture de carbone ne l’est pas en raison de coûts très élevés», indique le groupe, qui en appelle aux pouvoirs publics pour obtenir la garantie d’un marché «sécurisé» et plus de soutien.
Franck Stassi avec Laurent Rousselle
Relisez notre point global sur la décarbonation des 50 sites les plus émetteurs de CO2



