Enquête

Les sept recettes suédoises dont la France pourrait s'inspirer pour verdir son économie

Fiscalité carbone, culture du consensus, dialogue avec les entreprises… Les recettes du royaume nordique pour une économie soutenable pourraient inspirer la France.

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Northvolt a inauguré, fin 2021 à Skellefteå, une giga-usine de batteries.

Depuis 1990, la patrie de la jeune activiste écologiste Greta Thunberg a réussi à faire baisser de 30% ses émissions de gaz à effet de serre. Nettement au-delà des 23% atteints par la France. Certes, son succès va de pair avec une hausse des émissions importées… Mais Stockholm vise la neutralité carbone dès 2045, cinq ans avant le reste de l’Union européenne. Même si le virage pris par le gouvernement actuel sur le climat pourrait menacer cet objectif, les recettes suédoises restent bonnes à prendre.

1 - Adopter une vraie taxe carbone

La taxe carbone suédoise est l’un des symboles de cette politique climatique. Lancée en 1991, c’est la plus élevée au monde. Fixée à 122 euros par tonne de CO2 émise en 2023, contre 44,60 euros en France, elle a été régulièrement relevée depuis sa création. Lors de son introduction, la taxe fait partie d’une réforme fiscale massive. Pour ne pas pénaliser les consommateurs finaux, le choix a été fait de baisser en parallèle d’autres taxes sur l’énergie. De quoi la rendre presque indolore. Trente ans plus tard, «on peut estimer que 10% de la baisse des émissions de CO2 dans le transport routier lui est imputable», calcule Julius Andersson, enseignant à l’école d’économie de Stockholm.

La taxe carbone, qui touche toutes les énergies fossiles, a aussi joué un rôle notable dans le verdissement du chauffage urbain, très répandu dans les villes, en favorisant sa bascule vers la biomasse. Les effets sur la décarbonation de l’industrie sont moins flagrants. Le secteur a obtenu un rabais, progressivement réduit, puis supprimé en 2018, pour sauvegarder sa compétitivité. Et les sites les plus polluants sont intégrés depuis 2005 au marché carbone européen. Sa lisibilité a fait la force de la taxe suédoise.

«En trente ans, aucune coalition n’a réduit la trajectoire du prix du carbone», se félicite Julius Andersson. Si elle n’est pas remise en cause, le chercheur n’est pas certain que le consensus des années 1990 existe encore. «Les inégalités au sein de la société ont augmenté, le soutien pour ce type de mesures fiscales est moins élevé dans la population», regrette-t-il.

2 - Sécuriser très tôt ses clients

Hybrit, H2 Green Steel, Northvolt… toutes les pépites suédoises de l’industrie verte ont appliqué le même business model. Elles ont prévendu une partie de leur production avant même d’avoir démarré la construction de leur pilote industriel ou de leur usine. De quoi faciliter la levée des centaines de millions d’euros, voire plus, nécessaires pour ces projets. «Le soutien de toute la chaîne de valeur est devenu l’élément magique pour tous ces investissements», souligne Svante Axelsson, le coordinateur national de Fossilfritt Sverige, l’initiative qui rassemble les principaux secteurs industriels dans le but de déterminer ce dont les entreprises ont besoin pour parvenir à une Suède sans aucune émission.

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Renwcell Suède Clothes Recycling Renwcell Suède Clothes Recycling (Felix ODELL/NYT-REDUX-REA)

Renewcell transforme des textiles usagés en fibre de cellulose, puis en fil. © Felix Odell / New York Times-Réa

Northvolt a un carnet de commandes de batteries électriques de 55 milliards d’euros auprès de Volvo Cars, Volkswagen – présent à son capital –, Scania et BMW. Lancé en 2017, Renewcell, qui compte le géant H&M à son capital, a déjà vendu la moitié des 60000 tonnes de fibre de cellulose qu’il compte produire cette année à partir de textiles recyclés. «C’est une garantie pour les investisseurs. Cela nous a permis d’être gros dès le départ», se réjouit Harald Cavalli-Björkman, son directeur de la stratégie. La technologie innovante de la start-up s’appuie sur l’expertise développée par l’industrie papetière. Ouverte fin 2022 sur le site d’une ancienne papeterie à Sundsvall, son usine prévoit de doubler sa production en 2024.

3 - Construire des consensus

Pour décarboner, il va falloir installer des dizaines d’éoliennes, des lignes à haute tension et ouvrir de nouvelles mines. Même la culture du consensus à la suédoise est mise à rude épreuve par cette transition à marche forcée. Des réflexions sont en cours pour mieux répartir les retombées financières des parcs éoliens au profit des communes afin de limiter les oppositions. Mais le pays peu enclin aux conflits part avec une longueur d’avance. Il est le seul au monde à avoir choisi, en février 2022, son site d’enfouissement de déchets nucléaires sans que cela donne lieu à des protestations locales.

Comme souvent en Suède, la concertation, démarrée en 1996, a duré des années. Deux emplacements dans le nord du pays ont été abandonnés, devant le refus des riverains. «Nous avons alors changé notre méthode. Il n’y a rien à gagner à diviser», affirme Saida Engström, qui a piloté la concertation pour la société suédoise de gestion du combustible et des déchets nucléaires (SKB) et est très sollicitée par l’industrie minière, en proie à des problèmes d’acceptabilité de ses mines.

Le processus a été relancé dans six autres localités. Un soutien financier est débloqué pour permettre aux municipalités de se doter d’experts. Deux ONG en bénéficient aussi. L’agence de sûreté du nucléaire est associée et des réunions publiques sont organisées jusque dans les hôpitaux et les crèches. Finalement, le projet a été validé à 82% par le conseil municipal d’Östhammar, la localité choisie en 2009 pour accueillir le site, à 150 km au nord de Stockholm.

4 - Élaborer des feuilles de route

Désormais, ce sont les industriels qui mettent la pression sur les politiques pour avancer sur l’agenda climatique. Depuis 2018, 22 feuilles de route ont été élaborées, représentant 70% des émissions suédoises. Elles ont été augmentées de stratégies plus horizontales sur l’hydrogène, le financement et la biomasse. Une partie a déjà été révisée pour tenir compte de progrès plus rapides que prévu. Une approche bottom-up. «Nous faisons remonter les besoins au Parlement, pour accélérer les permis par exemple», précise Svante Axelsson, qui trouve des alliés auprès des syndicats.

L’objectif est davantage de créer des conditions favorables aux investissements que d’augmenter les moyens financiers. Au niveau européen, Stockholm n’est pas le plus chaud partisan des subventions, même s’il a mis sur pied un fonds – doté de 118 millions d’euros pour 2023 – afin de soutenir les technologies vertes et s’il intervient en garanties. «L’État a de nombreuses façons de réduire les risques sans engager l’argent du contribuable», juge l’ancien dirigeant de la société suédoise de conservation de la nature.

5 - Encourager l’avion vert

Réduire l’impact carbone du transport aérien sans le mettre à genoux. Tel est le credo du gouvernement, qui cherche à sevrer ce secteur des énergies fossiles tout en préservant les 50000 emplois qu’il représente. Alors que la France a opté pour une interdiction pure et simple des vols à l’intérieur du territoire lorsque le trajet est possible en moins de deux heures et demie en train, la Suède a choisi une mesure plus pragmatique. Elle s’est engagée à ce que les vols intérieurs soient assurés sans énergies fossiles en 2030, puis ceux au départ du pays – nationaux et étrangers – en 2045.

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Le ES-30, petit avion hybride électrique de Heart Aerospace, devrait entrer en service en 2028. Le ES-30, petit avion hybride électrique de Heart Aerospace, devrait entrer en service en 2028.

Le ES-30, petit avion hybride électrique de Heart Aerospace, devrait entrer en service en 2028. © Heart Aerospace

C’est dans cet environnement favorable que monte en puissance Heart Aerospace, une start-up fondée en 2018. Elle développe un appareil hybride électrique de 30 places, l’ES-30, avec un rayon d’action de 400 kilomètres et qui doit entrer en service en 2028. «L’entreprise est née d’un petit projet de recherche cofinancé par l’État», rappelle une porte-parole du groupe. Installé à Göteborg, Heart Aerospace compte parmi ses actionnaires Air Canada et le constructeur aéronautique suédois Saab.

La start-up revendique plus de 230 commandes et 100 options. Alors qu’en France le soutien étatique – par exemple le plan de relance aéronautique – profite davantage, sur le volet décarbonation, aux grands donneurs d’ordres, le gouvernement suédois a lancé le fonds Fossilfritt flyg 2045, avec près de 10 millions d’euros pour soutenir les travaux de R&D en la matière. Début janvier, un plan annuel supplémentaire de 1,3 million de d’euros, entièrement dédié à l’aviation électrique, a aussi vu le jour.

6 - Ouvrir à la concurrence les transports en commun

La Suède est l’exemple le plus souvent cité pour la réussite de l’ouverture du marché ferroviaire. La séparation a eu lieu dès 1988 entre les infrastructures et l’exploitation du réseau. L’ouverture à la concurrence remonte à 1996 pour le fret, dès le début des années 1990 pour le transport régional de passagers, avant une totale libération du marché domestique en 2012. Selon les autorités, les investissements ont été multipliés par douze depuis 1988 et le nombre de voyageurs a doublé entre 1991 et 2019. Et aujourd’hui, entre les deux grandes métropoles Stockholm et Göteborg, plus personne ne prend l’avion.

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Keolis exploitera plusieurs réseaux de bus électriques et à biocarburants en Suède. Keolis exploitera plusieurs réseaux de bus électriques et à biocarburants en Suède.

Keolis exploitera plusieurs réseaux de bus électriques et à biocarburants en Suède. © Keolis Sverige

En matière de transports, le pays a pris un virage vert depuis une dizaine d’années, qui bénéficie notamment aux opérateurs français. Quasiment tous les bus des grandes agglomérations ont abandonné le gazole pour l’électrique et le biogaz. Dans le ferroviaire, Transdev est le deuxième opérateur privé, avec 15% de parts de marché. Et Keolis exploite les réseaux de bus de Göteborg (électriques) et Stockholm (électriques et au biogaz). Il a remporté en 2021 l’appel d’offres pour les bus au biogaz et au biodiesel d’Uppsala, ainsi que le réseau de bus et tramway de Lund l’année suivante. Il attend pour 2024 le résultat de l’appel d’offres pour l’exploitation du métro de Stockholm.

Par Solène Davesne, avec Olivier Cognasse et Olivier James

Changement de pied politique

La Suède a infléchi sa politique climatique depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition de droite d’Ulf Kristersson. Le gouvernement soutenu par l’extrême droite – seul parti à s’être opposé au plan climat – a mis fin au bonus de 4600 euros pour l’achat de véhicules électriques et symboliquement placé le ministère de l’environnement sous la tutelle de la ministre de l’énergie et de l’industrie Ebba Busch. Il est désormais sous pression pour réduire le taux d’incorporation de biocarburants fixé à 30,5% pour le diesel et 7,8% pour l’essence.

Cette part est censée augmenter régulièrement pour baisser les émissions du transport de moitié en 2030. Les Démocrates de Suède (extrême droite) menacent de faire chuter le gouvernement si ses demandes ne sont pas entendues, alors que les dernières élections ont été dominées par la question des prix du carburant. L’industrie est vent debout à l’image de Sunpine, qui produit 50 millions de litres de biodiesel à Pitea en transformant l’huile de pin rejetée par l’industrie papetière. Son PDG Daniel Öquist le reconnaît : «Nous avons des projets. Mais il est dur d’appuyer sur le bouton tant que les incertitudes subsistent sur la demande.»

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3718 - Mai 2023

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