À la criée du Guilvinec, à la pointe sud du Finistère, des robots sont en cours d’installation. D’ici à l’été, ils viendront optimiser le déchargement et le tri des prises de pêche côtière qui arrivent dans ce petit port breton, réputé pour ses langoustines. « Bientôt, la vente y sera automatisée, du déchargement des bacs au tri de ces derniers, préalablement glacés et empilés par un bras robotique selon les commandes des acheteurs », décrit Brian Boulanger, le président de l’intégrateur AB Process, une PME située à Landivisiau (Finistère), qui a conduit le projet. L’homme est au premier rang pour constater la robotisation croissante de l’agroalimentaire français, portée par une recherche de flexibilité et les difficultés à recruter.
En France, 436 robots ont été installés dans le secteur en 2020. Moins que le record de 2017, à 480 unités, mais 24 % de plus que l’année précédente, soulignent les acteurs, chiffrant une croissance moyenne de 8 % entre 2015 et 2020 et optimistes pour la suite. De quoi motiver constructeurs et intégrateurs à développer des gammes dédiées aux tâches agroalimentaires et à étoffer leurs équipes. AB Process a doublé son effectif depuis 2020 pour atteindre 50 salariés et son chiffre d’affaires est passé de 10 millions d’euros en 2019 à près de 15 millions en 2021.
Découpe de porcs dans les abattoirs
Palettisation, encaissage, empilage, manutention… Proches de la robotique industrielle classique, « les activités de fin de ligne représentent la majeure partie de l’activité », témoigne Brian Boulanger. Il fait là référence à l’intralogistique, pour des produits agricoles parfois lourds et toujours nombreux, des sacs de farine aux pâtisseries à mettre en boîte, dans des cartons et sur des palettes. Mais le recours aux robots progresse également dans la chaîne de production, où ils participent désormais au process de fabrication des produits agroalimentaires, au contact de la nourriture.
Certains constructeurs proposent des machines pour manipuler et poncer des meules de fromage, mettre en conserve des aliments, empaqueter du chocolat ou encore calibrer des coquilles Saint-Jacques… Sur le site historique de Labeyrie, à Saint-Geours-de-Maremne (Landes), où est préparé le saumon fumé de la marque, un robot delta déplace les supports cartonnés recouverts de tranches de poisson depuis une ligne de production vers une thermoformeuse dédiée à l’emballage. Un travail à forte cadence, pour lequel l’intégrateur de la cellule, Semso, a dû imaginer un préhenseur sur mesure, capable de saisir la fine plaque de carton souple sur laquelle repose le saumon sans abîmer ni faire glisser ce dernier.
Une autre industrie a vu s’installer les robots dans ses chaînes de production, c’est celle de la viande, où ils gagnent les abattoirs. Des installations simples aux complexités macabres, à l’image de ces solutions qui opèrent une radiographie de l’animal mort afin d’informer le robot de la forme du squelette avant la découpe. Si ce genre d’installation reste rare, la société bretonne Couédic Madoré équipe les industriels de la découpe de porcs depuis trente-cinq ans. « Aujourd’hui, tous les grands abattoirs de l’ouest de la France possèdent des robots de découpe », confirme un représentant de la PME aux 15 millions d’euros de chiffre d’affaires, qui compte parmi ses clients la Cooperl et les abattoirs Jean Floc’h.
Gagner en agilité
La solution, dont le coût moyen est estimé à 600 000 euros, permet de réduire de moitié la main-d’œuvre nécessaire à cette étape de première transformation. « En fin de chaîne de production, certains robots peuvent remplacer jusqu’à trois postes », avance même Maxence Calmet, un ingénieur conseil de Velec Systems, société nordiste qui travaille notamment avec des industriels de la viande comme Herta et Fleury Michon. Un argument de poids quand on sait que plus de 40 000 salariés manquent dans l’agroalimentaire.
La robotisation permet de s’adapter plus facilement à des changements de production. Donc à des petites séries, des produits spéciaux, des changements d’emballage...
— Philippe Roussel, délégué général de la Fédération française des clusters de la robotique
Alors que les demandes des consommateurs sont de plus en plus segmentées, la robotisation des procédés permet aux industriels de gagner en agilité. « L’agroalimentaire est depuis longtemps très automatisé, avec de nombreux convoyeurs et machines spéciales. La robotisation arrive par-dessus et permet de s’adapter plus facilement à des changements de production. Donc à des petites séries, des produits spéciaux, des changements d’emballage, pour lesquels la demande s’accroît », décrit Philippe Roussel, le délégué général de la Fédération française des clusters de la robotique. « Les robots ont des capacités de manipulation qui leur permettent de gérer plusieurs types de produits et peuvent être facilement paramétrables », abonde Jean-Baptiste Reymondon, le responsable grands comptes de Bosch Rexroth.
Pour s’imposer dans les usines d’agroalimentaire, la structure des robots doit être adaptée. Au-delà de la résistance au grand froid, le roboticien Kuka (groupe allemand passé dans le giron du chinois Midea en 2016) propose une gamme de bras robotisés dont l’huile de lubrification des joints est compatible avec la proximité d’aliments. Pour ne pas recouvrir leurs bras de housses de protection peu pratiques, d’autres grands noms du secteur, comme le japonais Fanuc et le suisse Stäubli, commercialisent eux aussi des modèles compatibles avec l’agroalimentaire. Donc faciles à laver, résistants à la corrosion, étanches et pressurisés pour empêcher l’eau de s’infiltrer. « Plus on remonte dans le process vers le produit nu, plus il y a de contraintes d’hygiène et de complexités », témoigne Emmanuel Bergerot, le directeur commercial pour l’industrie France-Benelux-Maghreb de Kuka.
UNE CROISSANCE CONTINUE EN FRANCE

Source : Fédération internationale de robotique
L’obstacle du coût
Les robots doivent aussi pouvoir résister aux nettoyages intenses et corrosifs qui sont de rigueur dans l’industrie alimentaire. Quitte à déporter la connectique et ne présenter aucune zone de rétention favorisant le développement de bactéries. « L’agroalimentaire impose des contraintes fortes, donc sortir des gammes appropriées demande du temps, précise Emmanuel Bergerot. Mais c’est le secteur que nous visons, car c’est l’un de ceux où l’on trouve le plus de main-d’œuvre à faible valeur ajoutée et le plus de postes que personne ne veut prendre. »
De plus en plus nombreux, les robots devront encore surmonter l’obstacle du coût avant de se généraliser dans les usines d’un secteur qui a perdu sept points de marge depuis 2010. « Le marché de l’agroalimentaire est serré et la robotique nécessite des compétences en termes de maintenance… Il y a des secteurs où le taux de marge est tellement faible qu’il n’est pas sûr que l’on puisse remplacer un opérateur par un robot », rappelle Jean-Baptiste Reymondon. Un constat qui pourrait limiter l’appétit des usines à se robotiser. #
Stäubli se pose en spécialiste
Depuis les premières applications de tranchage de lait caillé, qui se sont développées en France dans les années 1990, la robotique agroalimentaire a bien évolué, narre Jacques Dupenloup, le directeur robotique France de Stäubli. Le groupe suisse, dont le principal site de production est implanté à Faverges (Haute-Savoie), a lancé il y a une quinzaine d’années une gamme pour les environnements humides, capable de résister aux nettoyages à grande eau. Et il a fait de la robotique agroalimentaire l’un des axes de sa nouvelle stratégie, dévoilée début 2022.
De quoi vendre ses machines à « tous les grands groupes laitiers et fromagers », mais aussi aux industriels du biscuit et de la pâtisserie, ainsi qu’à ceux de la viande, liste Jacques Dupenloup. Les robots de Stäubli ont intégré les machines de désossage de jambon du japonais Mayekawa, installées en Bretagne par la société Kermené. « Dans ce secteur, la robotisation a du potentiel. Les applications sont souvent à forte cadence et sources de troubles musculo-squelettiques dans des environnements parfois peu accueillants », estime le directeur robotique, qui se réjouit d’un « très bon début d’année ». Un marché qui tombe à pic pour compenser le ralentissement dans l’industrie automobile.



