Enquête

Les recettes des sous-traitants français qui tentent de se diversifier en pleine crise

La crise du Covid-19 a brutalement rappelé aux sous-traitants les atouts de la diversification face aux turbulences.

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À Hérouville (Calvados), Lisi mise sur les dispositifs médicaux pour atténuer sa dépendance au binôme auto-aéro.

Des rangées de centres d’usinage en action, des presses à forger de plusieurs mètres de hauteur dont les mouvements sourds rythment la production… Les outils présents sur le site de Lisi à Hérouville, dans le Calvados, sont habituels du marché historique du groupe : les fixations pour l’automobile et l’aéronautique. Pourtant, ici, rien de tel… Lionel Rivet, le directeur des opérations de la branche Lisi Medical, pointe du doigt les indices qui laissent transparaître la particularité de cette usine de 12 300 mètres carrés.

Exit l’auto et l’aéro, ce site est entièrement dédié... à la fabrication de prothèses de hanche et de genou. Là, sur un établi, des dizaines de rotules artificielles scintillent, conséquence d’un polissage spécial pour leur conférer un « état miroir ». Cette surface ultralisse permettra d’éviter qu’elles n’entament l’enceinte de plastique dans laquelle elles viendront pivoter. Derrière, une salle blanche. À l’abri de toutes impuretés, des opérateurs y conditionnent des prothèses, qui seront ensuite stérilisées par irradiation pour ne sortir de leurs boîtes qu’une fois en salle d’opération.

Autant de compétences dont le groupe Lisi était dépourvu avant d’entrer dans le médical, en 2007. Puis de racheter l’usine d’Hérouville à l’américain Stryker (aujourd’hui son principal client), trois ans plus tard. « Au-delà des similitudes des métiers de la métallurgie – la forge, la santé de la matière, l’état de surface – et des process, travailler dans le médical requiert des compétences spécifiques, que nous avons obtenues avec l’usine », explique Lionel Rivet.

Malgré un marché des prothèses affecté par un report des opérations non urgentes, lié à la pandémie de Covid-19, le site de 320 personnes est confiant dans son avenir. « Le marché va repartir, assure l’industriel. Si vous avez mal à la jambe, vous vous ferez opérer dès que possible. » Si le médical pèse encore peu dans l’activité de Lisi – 146 millions d’euros sur 1,7 milliard en 2019 avec cinq usines dans le monde –, sa dynamique apporte une « troisième cyclicité à Lisi, qui stabilise l’activité par rapport au binôme auto-aéro », assure Lionel Rivet. Une stratégie payante. Car tout l’enjeu est là : multiplier les activités de l’entreprise et capter des marchés nouveaux pour réduire sa dépendance à un secteur ou un client. Et assurer sa pérennité. Un impératif ancien pour les sous-traitants, que l’impact de la crise sur les marchés de l’automobile et de l’aéronautique est venu renforcer [lire l’entretien ci-dessous].

Investir pour mieux anticiper

Dès mars, nombre d’industriels ont lorgné les marchés ouverts par la nouvelle donne sanitaire. À l’image de Gergonne Industrie, à Oyonnax (Ain), spécialiste des autocollants industriels, qui a mis en place une gamme de marquages au sol pour assurer la distanciation physique. Ou de l’expert de la tôlerie fine Sori, installé à Tullins (Isère), qui a développé en deux jours un distributeur de gel hydroalcoolique sans contact. Une réactivité permise par des investissements réalisés ces quatre dernières années pour robotiser et numériser son activité. De quoi lui offrir une bonne place sur un marché naissant et de limiter la casse. « De la mi-avril à la fin mai, cette activité a représenté 70 % de notre chiffre d’affaires et 15 % sur l’ensemble de l’exercice », détaille son dirigeant, Hervé Valliet, qui a décidé de la pérenniser.

À son image, plusieurs sous-traitants voient dans le nouveau monde la promesse d’un business durable. Tel le spécialiste de l’aéro AHG, implanté à Flourens (Haute-Garonne), qui a racheté 10 000 mètres carrés de locaux dans l’Ariège pour produire des masques chirurgicaux, ou les usineurs haut-savoyards Pracartis et Bouverat-Pernat, qui se sont associés pour produire un masque lavable à filtration céramique.

Ceux qui s’étaient laissés griser par un seul secteur ont parfois déchanté. Chez Legeni, dont plus de la moitié de l’activité dépend de l’aéronautique, « la notion de dépendance n’était pas une question jusqu’à la crise », relate Pierre-Yves Le Goff, le PDG de cette entreprise de traitements de surface située à Mercey-le-Grand (Doubs). « Nous étions portés par la vague de l’aéro, qui devait encore durer un long moment », se souvient-il. Après un premier trimestre 2020 record, la PME engage la création d’une seconde usine pour 3 millions d’euros. Le confinement survient juste avant l’obtention du permis de construire. Une chance, considère le sous-traitant dont la baisse du chiffre d’affaires a été compensée par… une diversification. « Nous avons reçu une commande significative d’un nouveau prospect, venu des télécoms », se félicite le PDG, qui compte faire perdurer la relation.

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Legeni Legeni (© L. CHEVIET / KR Images Presse/© Laurent CHEVIET)

Chez Legeni, agilité et souplesse permettent à la PME de traitement de surface de se diversifier pour pallier la crise de l’aéronautique. (photo  :  L. CHEVIET / KR Images Presse)

« Rester aux aguets de nouveaux produits, marchés et compétences est essentiel », conseille Pierre-Marie Gaillot, chargé de l’accompagnement de la transformation des entreprises au Centre technique des industries mécaniques (Cetim). Pour Pernat Industrie, à Marignier (Haute-Savoie), dont 80 % de l’activité vient de l’automobile, l’anticipation passe par les investissements. « Malgré le Covid-19, nous avons maintenu notre capex à plus de 10 % de notre chiffre d’affaires », témoigne son patron, Roger Pernat. Pour élargir son panel d’activités, l’industriel investit plus de 3 millions d’euros dans une ligne de fabrication de boîtes de vitesses hybride. Une diversification au sein de son marché pour laquelle il reçoit 800 000 euros d’aides.

Entre certifications, exigences et nouvelles habitudes

Pour encourager la résilience du tissu industriel français, les organisations professionnelles et étatiques sont entrées dans la bataille, à coups d’aides financières et de programmes d’accompagnement [lire l’encadré ci-dessous]. Incontournable, la diversification est un chemin semé d’embûches. « Pour ne plus travailler exclusivement vers l’auto, nous nous sommes diversifiés vers l’aéro après la crise de 2010… Pas de chance », ironise Maxence Garson, le directeur général de la PME d’outillage d’emboutissage Loire Étude, installée à Saint-Chamond (Loire). Pas démoralisé pour autant, l’industriel réitère. Appuyé par une aide d’État, il accélère la relocalisation de son usine roumaine – un projet entamé avant la crise – et investit dans le formage à chaud. Une technologie prisée pour l’allégement des voitures. Elle pourrait permettre à la PME de viser le secteur agricole ou le ferroviaire.

Entrer dans un nouveau secteur prend du temps.

—   Lionel Rivet, directeur des opérations de la branche Lisi Medical

Problème, « sans rendez-vous commerciaux, pas facile d’arriver sur de nouveaux marchés », regrette Maxence Garson. D’autant qu’entrer sur un marché est un saut dans l’inconnu. Une découverte de certifications, d’exigences et d’habitudes nouvelles. « Le médical pose des contraintes de biocompatibilité. La pièce est qualifiée avec son environnement de production, donc même changer une huile d’usinage entraîne de nombreuses démarches administratives », illustre Lionel Rivet. Fort de l’expérience de Lisi Medical, il prévient : « Entrer dans un nouveau secteur prend du temps. »

Un constat partagé par des sous-traitants de toutes tailles. En témoigne Rodolphe Henry, qui a racheté la PME d’usinage de haute précision Coraxes, à Plancoët (Côtes-d’Armor), peu avant la crise sanitaire. Sa priorité : diminuer l’exposition de l’entreprise, pourtant positionnée sur divers marchés, à ses principaux clients. Au-delà de l’investissement dans l’outil de production – afin de pouvoir répondre à de futures demandes – l’industriel embauche dans le « non productif ». L’administration et le marketing sont nécessaires pour attaquer de nouveaux marchés et répondre aux standards et demandes spécifiques de chaque secteur et client, explique le dirigeant. Reste que le chemin est périlleux. « Pour les PME, c’est parfois l’investissement du quinquennat, rappelle Pierre-Marie Gaillot. Il faut s’assurer que ce soit une réussite tant au niveau du business que sur le plan humain. » Une gageure, à l’heure où il n’est pas certain que les marchés refuges puissent accueillir tout le monde. 

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