Entretien

«Les ouvriers des chantiers navals pensaient qu'ils étaient indestructibles», se souvient le romancier Christian Astolfi

Les éditions Le bruit du monde publient le nouveau roman de Christian Astolfi, "De notre monde emporté" qui raconte le parcours de Narval, un ouvrier du chantier naval des années 70 à nos jours. De passage à Paris, nous avons rencontré l'auteur qui revient sur ses motivations, sur la désindustrialisation, l'usage de l'amiante, et la mémoire ouvrière. 

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Christian Astolfi
"De notre monde emporté" est un roman qui s'inspire de l'expérience personnelle de l'auteur, Christian Astolfi (en photo), et de sa famille.

L'Usine Nouvelle. - Sur la couverture de votre livre "De notre monde emporté" paru aux éditions Le bruit du monde, il est mentionné "roman", mais le texte semble être écrit par quelqu'un qui connaît très bien ce milieu. Est-ce un récit autobiographique déguisé ou un travail de romancier qui s'est beaucoup documenté ? 

Christian Astolfi : J'ai travaillé dans ce milieu, où j'ai été apprenti. Mon expérience m'a servi pour décrire les gestes des ouvriers, gestes que j'ai pour certains accomplis quotidiennement à une époque de ma vie. J'étais aux chantiers de Toulon, où on réparait les bateaux, alors que le roman se déroule à La Seyne-sur-Mer. J'ai préféré ce lieu parce que la ville, moins grande, est plus en osmose avec son industrie. La Seyne est plus concentrée, la place occupée autrefois par le chantier naval est relativement plus importante. C'était le premier employeur de la ville, il y avait beaucoup de fierté à y travailler. Imaginez, le chantier naval était là depuis plus d'un siècle. Il semblait éternel. 

C'est votre quatrième roman. Comment est-il né ?

Je voulais écrire sur l'amiante avant tout. Mon oncle est mort d'une mésothéliome, un cancer fulgurant. Ce qui m'intéressait dans l'amiante c'est que c'est plus qu'une fibre. Il y a autour tout une économie, des choix politiques. Comme je le raconte dans mon livre, on a continué à utiliser l'amiante alors qu'on connaissait sa dangerosité. On a créé un comité permanent de l'amiante avec des industriels, des représentants syndicaux et des fonctionnaires. Le but de ce Comité était de promouvoir un usage raisonnée de l'amiante ! 

Comme je travaillais aussi sur la désindustrialisation, j'ai peu à peu construit ce roman en partant des années 70. Cela me permettait de raconter l'arrivée de la gauche au pouvoir, ce que cela a représenté pour les ouvriers comme espoir et comme déception. 

Dans votre roman, l'amiante est une sorte de mauvais génie qui ramène les personnes licenciées à ce passé qu'elles voudraient bien oublier par ailleurs.

L'amiante est une bombe à retardement. J'en ai fait une sorte de personnage diabolique qui frappe de manière aléatoire. Elle peut frapper des personnes qui ont été peu exposées et d'autres qui l'ont été davantage n'ont rien. Dans le roman, c'est le personnage de Cochise qui est le premier touché alors qu'il est le plus fort physiquement. Il se trouve emporté par la maladie en quelques mois. 

Tout est paradoxal. L'amiante c'est aussi ce qui va les réunir des années plus tard alors qu'ils étaient dispersés après la fermeture des chantiers. Ils retrouvent l'idée qu'ils appartiennent à la même classe sociale. Le procès aura cet effet-là : on a reparlé de classe ouvrière. Ils ont retrouvé une force à ce moment-là.

Votre livre raconte aussi ce qui se passe en cas de P.S.E., avec votre narrateur qui prendrait bien les indemnités pour recommencer à vivre, mais qui se sent coupable d'abandonner ses collègues qui continuent de se battre...

Ce sont des situations très complexes. Des gens qui ont 50 ans ou plus, ils n'ont guère le choix : ils prennent la prime et partent. Mais ce faisant ils quittent aussi ce qui faisait leur identité. Dans le livre, tous les personnages ont un surnom. Mais ça se passait vraiment comme ça : les gens avaient deux noms, dont l'un pour le chantier naval avec les collègues. C'était vraiment leur identité. C'est d'autant plus violent qu'ils pensaient que les chantiers étaient indestructibles et qu'ils étaient fiers d'en être. 

Votre roman offre aussi une réflexion sur le travail. Le narrateur s'interroge sur le sens de ce qu'il fait. Il semble trouver une sorte de renaissance dans l'artisanat ?

Sur le chantier, il y avait de vrais métiers, pas des emplois. Tous ces gens savaient faire beaucoup de choses, ils avaient de vraies mains d'or. Pour moi un emploi, c'est un contrat de travail, c'est un terme juridique, administratif. Le métier renvoie à un ensemble de savoir-faire, de compétences acquises par l'expérience et transmise de génération en génération. Au sein des chantiers, il y avait des écoles pour cela.

Je pose la question du travail industriel et m'interroge "en quoi les gens ont participé à leur propre destruction". Sur l'artisanat, c'est au contraire de l'industrie un travail où conception et exécution sont réunies. L'industrie les avait séparées et cela crée un conflit. C'est plus une question que je me pose, qu'une réponse que je donne. J'ai voulu donner à ce livre une tonalité plus mélancolique que nostalgique.

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