Le "monde emporté" du titre est le chantier naval de La Seyne-sur-Mer (Var), que le narrateur vient rejoindre. Il ne s'est pas posé la question, son père y travaillait déjà. Les chantiers ont toujours été là, ils y seront toujours, imagine-t-on alors, et si le travail est dur, la place est plutôt bonne.
Chantier naval
L'auteur, Christian Astolfi, connaît ce monde, pour y avoir lui-même travaillé quand il était plus jeune. D'où la qualité de ses descriptions du labeur des hommes, des métiers des uns et des autres ou encore des rites de travail et de l'esprit de camaraderie qui pouvaient régner sur le chantier. Dans ce monde d'avant, il y avait une fierté à être ouvrier, à connaître un métier, à répéter des gestes et à les transmettre.
Après de premières années de travail, arrive le temps de l'ouverture à la concurrence internationale, de la conversion de la gauche au pouvoir à la rigueur... qui se terminera par une fermeture pure et simple des chantiers. Dans un récit classique, l'histoire s'arrêterait ici, chacun des protagonistes essaierait tant bien que mal de donner un second souffle à sa vie professionnelle et personnelle.
Fatale amiante
Mais à la dureté du monde économique va succéder un cataclysme sanitaire : les maladies provoquées par l'amiante inhalée par de nombreux protagonistes de cette histoire. Comme un élément tragique parfait, l'amiante est là comme un danger surplombant les uns et les autres, frappant au hasard les personnages jusqu'à la mort. C'est alors un nouveau combat qui s'ouvre, judiciaire, peut être plus difficile encore que le premier.
Christian Astolfi rappelle ici la difficulté vécue par les ouvriers qui doivent faire face aux conséquences des conditions de travail d'un emploi pour lequel ils se sont paradoxalement battus. Et si Paul Lafargue avait eu raison avec son droit à la paresse qui dénonçait les impasses du travail industriel, s'interroge le narrateur. L'auteur semble le penser qui donne une deuxième vie professionnelle à son héros en devenant artisan encadreur, un métier où il peut utiliser les gestes appris autrefois et en apprendre de nouveaux, dans un travail à son échelle.
Tout disparaîtra
"De notre monde emporté" n'est pas un roman politique ou social classique. A ce genre où la dénonciation est souvent de mise, l'auteur préfère une approche plus intime, au plus proche des émotions de son narrateur, sans emphase. Sa plume est plutôt un oscillographe des sentiments des personnages. A cet égard, il y a dans ce court récit une scène qui éclaire peut être le propos de l'auteur : son narrateur aime le jazz et a été identifié par un disquaire passionné qui a été autant un commerçant, qu'un initiateur. Lui aussi semblait éternel. Un jour, se promenant dans sa ville, le narrateur découvre la fermeture définitive du magasin dans un silence total.
"De notre monde emporté", Christian Astolfi, éditions Le bruit du monde



