Face aux immenses besoins en vaccins anti-Covid, l’Etat demande d’étudier toutes les options envisageables pour accélérer la production de vaccins en France. Le 2 février, Emmanuel Macron réunissait de multiples représentants industriels pour les mobiliser. Le président de la République y avait convié plusieurs représentants de la santé animale. Car le secteur vétérinaire peut aussi jouer un rôle. Reste à savoir lequel.
Un des plus grands sites de vaccins vétérinaires près de Lyon
Si la France dénombre aujourd’hui une dizaine d’usines de vaccins, la majorité concernent des vaccins humains. Mais une poignée sont dévolues aux vaccins vétérinaires. La plus imposante, qui est aussi l’un des plus grands sites de vaccins pour animaux au monde, est détenue par Boehringer-Ingelheim à Saint-Priest (Rhône). Connu sous le nom de Lyon Porte-des-Alpes et recensant 700 salariés, ce site est le centre d’excellence mondial de R&D et de production de vaccins vétérinaires du groupe pharmaceutique allemand. Avec un chiffre d’affaires de 19 milliards d’euros en 2019 dont 21% en santé animale, ce dernier est devenu le numéro 2 mondial des laboratoires vétérinaires suite à l’acquisition, en 2017, de Merial, l’ancienne branche santé animale de Sanofi. Héritant en France, au passage, d’un périmètre industriel d’envergure dans lequel il a poursuivi et augmenté les investissements.
Le laboratoire dispose ainsi de plusieurs sites dont un centre de répartition, de conditionnement et de stockage de vaccins vétérinaires à Lentilly (Rhône) et d’une usine de produits pharmaceutiques et biologiques à Toulouse (Haute-Garonne). Trois sites sur lesquels Boehringer-Ingelheim pourrait s’appuyer pour se joindre, éventuellement, à la production de vaccins anti-Covid. Il se tient "prêt à étudier la possibilité de contribuer à certaines étapes de fabrication de vaccins Covid", indique un porte-parole, sans plus de précision.
Virbac et Ceva
A ce stade, les principaux acteurs de la santé animale ne sont pas expansifs. Le français Virbac, numéro sept mondial, détient une usine pharmaceutique comprenant des lignes de production de vaccins à Carros (Alpes-Maritimes). Il se dit "ouvert à toute mutualisation industrielle" mais aucun projet ne serait sur la table pour le moment. Rien à attendre du côté de Ceva Santé Animale, n°1 français, 5e
mondial, et comptant parmi les leaders mondiaux des vaccins vétérinaires. Il ne dispose pas d’unités de production de vaccins en France pour l’Europe: elle se trouve en Hongrie.
Fossé réglementaire
Surtout, les acteurs de la santé animale font face à de "très fortes contraintes industrielles et réglementaires" pour s’impliquer dans la production de vaccins anti-Covid, insiste-t-on chez Boehringer-Ingelheim. Car, si la frontière entre les médicaments pour l’homme et ceux pour les animaux est parfois très étroite, celle de la réglementation l’est beaucoup moins. En France, les médicaments humains sont régis par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et les produits vétérinaires par l’Agence nationale du médicament vétérinaire (ANMV), laquelle est rattachée à l’Anses. Les deux régimes fonctionnent sous des réglementations et des bonnes pratiques de fabrication distinctes. Pour les producteurs de santé animale, il faudrait obtenir une autorisation spécifique avant de produire des vaccins pour l’homme dans une unité.
"Il y a un fossé du point de vue réglementaire entre les deux", atteste Jean-Pierre Orand, directeur de l’ANMV. Soulignant toutefois que des "chaînes de fabrication peuvent être adaptées car les normes de fabrication sont parfois les mêmes, à peu de choses près", même si cela nécessiterait des "temps de validation de 3 à 6 mois". Tout dépend des technologies employées pour les vaccins. Ceva, par exemple, utilise déjà la technologie ARNm pour un vaccin contre la grippe aviaire.
Solutions administratives
ANSM et ANMV travaillent ainsi étroitement pour accorder leurs violons réglementaires afin de statuer rapidement sur des solutions administratives. "Les deux aspects techniques et juridiques sont pris en compte dès le départ et intégrés pour les vaccins", se réjouit Jean-Louis Hunault, président du Syndicat de l’industrie du médicament et du diagnostic vétérinaires (SIMV), regrettant que c’est "ce qui a tardé sur les tests", auxquels les laboratoires d’analyse vétérinaires ont largement participés.
Sur le front des procédés et des technologies, et même sur le plan de la recherche, santé animale et santé humaine ne sont parfois pas très éloignées. La plupart des grands laboratoires pharmaceutiques disposaient même, il y a encore quelques années, de divisions vétérinaires en leur sein avant la valse de séparations et de spin-off axée sur des stratégies de spécialisation.
Compétences face aux pandémies et variants
Les spécialistes des vaccins vétérinaires disposent aussi de compétences particulières face aux pandémies. Jean-Louis Hunault se remémore l’épidémie de fièvre catarrhale ovine qui a sévit entre 2006 et 2010. "32 000 élevages en France ont été contaminés. Nous avons rapidement mis au point des tests puis des vaccins". Après deux campagnes de vaccination massive, "en 2012, la France était redevenu un pays indemne. Notre secteur sait exactement comment gérer et fournir des vaccins rapidement et en très grande quantité", certifie le président du SIMV. Lequel note aussi qu’avec "la médecine de troupeaux", le secteur connait très bien le problème des "variances qui se multiplient avec un grand nombre d’individus".
Flux très tendus
S’appuyer sur les spécialistes des vaccins vétérinaires semble ainsi une piste intéressante et exploitable pour les besoins de production dans la lutte contre le Covid-19. Reste un dernier bémol, loin d’être un détail. "Il ne faudrait pas d’impact sur le médicament vétérinaire, alerte Jean-Pierre Orand. Les usines de vaccins en santé animale travaillent en flux très tendus, il peut y avoir rapidement des
ruptures. C’est un point qu’il faudra anticiper ou largement étudier". Au SIMV, Jean-Louis Hunault partage cette inquiétude : "la santé animale ne s’arrête pas quand commence la santé humaine. Vous avez des campagnes en permanence, les entreprises vétérinaires sont déjà très mobilisées. La possibilité de détourner des productions vers la santé humaine ne doit pas mettre nos entreprises en danger pour leurs propres activités".



