L'Usine Nouvelle. - Qu’est-ce qui vous a donné envie d'écrire ce livre ?
Fabienne Waks.- J’ai toujours été intéressée par l'idée de mettre en contexte des événements industriels. J’ai rédigé plusieurs livres sur l’histoire d’entreprises, notamment celle d’Air Liquide. Quand mon éditeur m’a demandé de me pencher sur l’histoire de Centrale Supélec, j’ai voulu avoir une double approche : une contextualisation de l’histoire des deux écoles et un côté très vivant sur les périodes contemporaines, avec une vision concrète sur qu’est-ce qu’être ingénieur aujourd’hui.
Vous écrivez dans votre livre que les deux écoles sont historiquement liées.
Quand l'école supérieure d'électricité [ESE, nom complet d’origine de Supélec, NDLR] est fondée en 1894, c’est une école d’application. Les études durent neuf mois. Les polytechniciens et les centraliens viennent y faire une année de spécialisation. Centrale faisait alors partie des instances dirigeantes de Supélec et a même été soupçonnée de vouloir la phagocyter, car elle la voyait comme un complément d’études. Les liens ont continué et se sont renforcés à la fin des années 1960, avec la création d’un concours commun.
Quelle était la spécificité de Supélec par rapport à Centrale ?
Supelec a toujours été dirigée par un chercheur ou scientifique extérieur à l’école et est tournée depuis longtemps vers la recherche. Alain Bravo, ancien directeur de Supélec, à l'origine de la fusion avec Hervé Biausser de Centrale Paris, s’est toujours félicité qu’une école d’application ait pris cette dimension et soit devenue un moteur de la recherche en France, à partir des années 90-2000.
Si l’on exclut le contexte actuel avec le COVID-19, les écoles d’ingénieurs sont de plus en plus ouvertes à l’international. Comment CentraleSupélec a pris ce virage ?
Aujourd’hui, les écoles sont considérées d’un point de vue mondial et non national. Elles doivent attirer des étudiants des meilleures universités du monde et envoyer en retour les leurs dans ces établissements. Centrale et Supélec en ont pris conscience très vite, en lançant des partenariats avec des écoles étrangères et en créant des écoles à l’international pour Centrale. Il est également très vite apparu que la fusion entre les deux écoles, intervenue en 2015, était un moyen d’avoir plus de force au niveau international, face à des écoles gigantesques comme on peut en voir aux Etats-Unis ou en Asie. CentraleSupélec est un acteur majeur en sciences de l’ingénieur de l’université Paris-Saclay, qui vient de décrocher la 14e place au classement de Shanghai. Ce qui renforce la visibilité internationale de l’école.
Vous dites que le modèle de l’école du XXIe siècle se construit autour de l'hybridation. Pouvez-vous expliquer ce terme ?
La fusion de Centrale et de Supélec, c’est l’hybridation entre deux cultures, celles des Centraliens et de Supélec. Ce sont deux écoles qui se ressemblent beaucoup, avec une place fondamentale accordée aux anciens élèves. Elles ont couru après les financements pendant des décennies, ont été en péril à plusieurs reprises, pas par faute de compétences ou d’enseignement médiocre, mais parce que pour se développer, il fallait de l’argent, que ces anciens élèves ont apporté en partie. Il y a également une hybridation en participant à l’université Paris-Saclay. Associer des écoles d’ingénieurs à l’université aurait été quelque chose d'impensable il y a encore quelques années.

Aujourd'hui, les étudiants veulent donner du sens à ce qu’ils font. Pensez-vous que c’est une évolution du métier d’ingénieur ?
Ça fait de nombreuses années qu’il y a une véritable réflexion autour du rôle et de l’éthique de l’ingénieur. Chez les Centraliens, une série de réformes d’enseignement a été lancée par l’ancien directeur Hervé Biausser, qui a également mené la fusion. Les élèves de CentraleSupélec ne sont pas différents des autres étudiants. Ils sont concernés par les défis environnementaux, veulent donner un sens à leur métier. C’est un changement par rapport à il y a quelques années, où, sans pour autant tomber dans la caricature, l’objectif d’une partie des diplômés était de rejoindre les métiers financiers à New-York et Londres. On revient à l’envie qu’avaient les ingénieurs à la création de ces écoles lors de la révolution industrielle puis avec l’arrivée de l'électricité : participer au progrès de la société française. Si on peut dire que le symbole de Centrale à la fin du XIXe siècle était Gustave Eiffel, celui du XXIe est peut-être Stéphane Bancel, qui contribue à sauver des vies et à lutter contre le Covid-19 à travers la mise au point du vaccin Moderna.
"CentraleSupélec, inventeurs d'ingénieurs", aux éditions du Cherche Midi



