Le confinement ne l’a pas éloigné de son lieu de travail. Chaque jour, Éric Serre se rend au I-lab de l’Isen, l’Institut supérieur de l’électronique et du numérique de Toulon (Var). Ce manager de l’espace de prototypage chapeaute l’impression en 3D et la découpe laser d’équipements destinés aux personnes en première ligne contre l’épidémie de Covid-19, principalement des masques et des visières. "Ils sont envoyés aux commerçants, pompiers, forces de l’ordre et aux soignants de la région", souligne-t-il.
Conception et dons de matériel
À l’image de l’Isen, de nombreuses écoles réquisitionnent leurs imprimantes 3D pour aider les professionnels de santé. Professeur à l’Estaca et responsable du fablab, Pierre-Emmanuel Mangin a déménagé le matériel à son domicile pour produire des visières de protection pour les Pompiers de Paris. Du côté de Centrale Lille, enseignants et personnels techniques s’activent au sein du laboratoire de mécanique, multiphysique, multi-échelle. Ils impriment en 3D des bouchons pour les bidons de solutions hydroalcooliques, des visières de protection et des valves expiratoires pour les respirateurs. Des objets destinés au CHU de Lille (Nord), à l’origine de cette task force.
"Nous nous occupons du prototypage qui est ensuite validé par le CHU. Des entreprises comme Renault sont en appui si nous avons besoin de produire à grande échelle", précise le directeur de Centrale Lille, Emmanuel Duflos.
Certains établissements donnent, eux, le matériel dont ils disposent aux hôpitaux. À l’image de l’École polytechnique et de Mines ParisTech qui ont respectivement fourni 1 500 masques de type FFP2 pour l’un et 12 900 masques FFP2 et chirurgicaux ainsi que 300 paires de gants pour l’autre.
La recherche sur le qui-vive
Alors que les projets sur les origines et les caractéristiques du Covid-19 se multiplient, les écoles d’ingénieurs, dont la plupart sont fortement impliquées dans la recherche, ne dérogent pas à la règle. Sous la houlette de Mano Joseph Mathew, enseignant-chercheur et responsable de la majeure bio-informatique, l’Efrei Paris étudie la crise sanitaire à l’aide de données gouvernementales et de l’OMS. Des étudiants analysent les courbes d’évolution des décès ou les méthodes de confinements des pays touchés. "Actuellement, nous constatons une baisse des taux de mortalité et des cas signalés en France, certainement la résultante du confinement et d’un système de santé efficace", indique l’enseignant-chercheur.
À Marseille (Bouches-du-Rhône), les travaux d’Isabelle Imbert, enseignante-chercheuse à Polytech, font partie des vingt projets sélectionnés par l’Inserm et soutenus par le ministère de l’Enseignement supérieur. Au sein du laboratoire architecture et fonction des macromolécules biologiques, elle dirige un groupe qui planche sur la modélisation informatique des enzymes nécessaires à la réplication du Covid-19 grâce à l’intelligence artificielle. "Sur le long terme, nous voulons anticiper les mutations que le virus pourrait mettre en place", détaille cette spécialiste des coronavirus, impliquée sur ce sujet depuis treize ans.
Étudiants mobilisés pour les lycéens et les entreprises
Si les enseignants-chercheurs sont en première ligne, les étudiants ne sont pas en reste. L’École polytechnique et l’Ensta participent notamment au dispositif du ministère de l’Éducation nationale, "l’École à la maison". Il vise à soutenir les lycéens en leur offrant du tutorat à distance.
Les compétences numériques des étudiants sont également mises à contribution pour accompagner les entreprises. Les élèves du réseau d’écoles spécialisées dans l’informatique Epitech apportent leurs conseils sur les bonnes pratiques en matière de télétravail. Une quarantaine de sociétés a déjà sollicité le dispositif. "Cela va du cinéma, à la TPE en passant par la collectivité locale. Ils nous demandent de l’aide sur des présentations à mettre en place ou des dispositifs de travail collectif sur des documents", illustre Emmanuel Carli, le directeur général d’Epitech. Cette généralisation du télétravail accroît les difficultés pour les entreprises de maintenir leurs systèmes de sécurité à flot. Fort de ce constat, des étudiants de l’Esiea, spécialisé en cybersécurité, épaulent les entreprises sur leur sécurité informatique, en sensibilisant les collaborateurs ou en réalisant des tests d’intrusions externes. "Nous avons eu une vingtaine de demandes en deux jours, de la multinationale à la start-up", précise le responsable ingénierie pédagogique cyber de l’école, Richard Rey.
De nouveaux axes de développement
Confrontées à une situation d’urgence inédite, les écoles d’ingénieurs sont, comme l’ensemble de la société, obligées de s’adapter. Le directeur de Centrale Lille perçoit quelques signaux positifs de cette organisation sous confinement. "Nous formons des ingénieurs qui devront agir et décider dans un environnement incertain au cours de leur carrière, comme c’est le cas aujourd’hui." La participation à la task force du CHU de Lille permet à l’établissement de développer de nouveaux horizons de recherche autour de l’ingénierie dans la santé.
Pour Isabelle Imbert, en plus d’une subvention de 60 000 euros, cette crise a donné une visibilité sans précédent aux travaux de son laboratoire. "Cela a décloisonné les chercheurs. Il y a quelques jours, j’ai eu une visioconférence avec des physico-chimistes de l’environnement du CEA et du CNRS", illustre l’enseignante-chercheuse à Polytech Marseille. Le groupe de chercheurs réfléchit actuellement à répondre à un appel à projets du ministère des Armées, lancé par l’Agence de l’innovation de défense pour lutter contre le Covid-19. L’École polytechnique a annoncé y répondre également. De quoi nouer de nouveaux contacts.
L’expérience du confinement
Dans le cadre de l’expérience Teleop, qui vise à mesurer l’impact du confinement et de l’isolation sur les performances des équipages pendant les missions spatiales d’exploration de longue durée, deux enseignantes-chercheuses d’Isae-Supaero, Stéphanie Lizy-Destrez et Raphaëlle Roy, mènent un protocole auprès de 80 étudiants confinés de l’école. En analysant leurs réponses à un questionnaire en ligne, le duo espère tirer des conclusions "sur les modulations d’humeur, de sommeil, de motivation ressenties au long d’une période de confinement prolongé et de leur impact potentiellement négatif".



