Dans le Loiret, Duralex et ses 228 salariés fixés sur leur sort le 26 juillet

Après avoir auditionné les trois candidats à la reprise de la verrerie Duralex, en redressement judiciaire depuis le 24 avril, le tribunal de commerce d’Orléans (Loiret) a mis sa décision en délibéré au 26 juillet. Alors que 228 emplois sont en jeu, le projet de Scop soutenu par les élus locaux et la CFDT s'oppose à celui d'une reprise par le verrier Tourres et Cie, qui a l'aval de la CGT.

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Usine Duralex verrerie Loiret juin 2024
Duralex connaît son quatrième redressement judiciaire en 20 ans.

Les 228 salariés de Duralex, en redressement judiciaire depuis le 24 avril, devront patienter encore quelques jours avant d’être fixés sur leur sort. C’est au cœur de l’été que le tribunal de commerce d’Orléans (Loiret) rendra sa décision : liquidation de l’entreprise, solution à laquelle plus personne ne veut croire, ou reprise par les salariés ou par un industriel. Après un long après-midi d’audition des trois repreneurs déclarés, le tribunal a annoncé mettre sa décision en délibéré au vendredi 26 juillet.

Vers 18 heures, mercredi 17 juillet, Adrien Tourres sort enfin de la salle d’audience, après avoir répondu pendant deux heures au feu roulant des questions des juges consulaires. «J’ai expliqué au tribunal comment on envisageait de remédier aux difficultés de Duralex. J’ai répondu à tous les sujets, sur toutes les difficultés.» L’industriel, déjà propriétaire de deux petites verreries qui emploient 150 salariés au total, met en avant sa solidité financière, et le soutien que lui apporte «l’ensemble des banques françaises». On n'en saura pas plus. «C’est important, car Duralex est une entreprise industrielle qui a besoin de capacités financières importantes pour fonctionner», rappelle le patron de Tourres et Cie.

Complémentarités avec La Rochère

Son projet met en synergie Duralex et la verrerie La Rochère, implantée en Haute-Saône, que la holding Tourres et Cie a rachetée en 2021. «À la différence de Duralex, La Rochère a mis en place une mécanique commerciale efficace, qui lui permet d’être en croissance, avec des nouveautés régulières, tout en ayant des produits iconiques. Duralex est en panne de création, ne vend que des produits qui ont plus de 20 ans ! Il faut redynamiser cette entreprise, très belle, qui a un outil de très grande qualité.» La Rochère, qui emploie une centaine de salariés permanents, produit des verres et carafes de luxe et des pavés de verre posés notamment sur les murs du métro parisien. La Rochère vise le haut de gamme, quand Duralex est plus «mass market», note le dirigeant, qui espère des complémentarités entre les deux segments de marchés. Avec sa filiale américaine, l’entreprise fondée en 1475, a réalisé un chiffre d’affaires de 15 millions d’euros en 2023, en croissance de 50% par rapport à 2020 et l’avant-Tourres.

La holding Tourres et Cie détient également depuis 2018 la verrerie et cristallerie Waltersperger. Elle produit des flacons pour la parfumerie à Blangy-sur-Bresle (Seine-Maritime), dans la «Glass Valley». Comme ceux de Duralex, les produits de cette entreprise d’une quarantaine de salariés permanents, présidée par Stéphanie Tourres, la femme d’Adrien Tourres, ont été exposés à l’Elysée lors d’une exposition Made in France. Début 2024, Waltersperger a mis en production sa nouvelle usine, moderne et plus grande que la précédente, à deux pas de l’ancienne. «Nous étions bridés par l’ancien site industriel, qui était… dans son jus. Nous sommes passés de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires lors du rachat à 6,3 millions en 2023, et visons 15 millions d’ici 5 ans», précise l’homme d’affaires. La famille Tourres, des verriers depuis le XIXe siècle, avait dû se séparer en 1999 de l’entreprise familiale du Havre (Seine-Maritime), reprise par le groupe Saverglass. L’héritier de ce long passé verrier reconstruit donc petit à petit un groupe autour du métier de ses ancêtres. «Quand on voit la croissance de ses entreprises, sur internet, les chiffres rassurent» commente une élue du personnel CGT.

La CGT convaincue

Quelques jours avant l’audience, l’industriel avait rencontré les salariés de Duralex pendant près de trois heures, pour leur présenter son projet. Les représentants de la CGT en sont ressortis convaincus. «Son dossier est très bien préparé et tient la route, s’enthousiasme François Dufranne, élu CGT. Il tient un discours de verrier, sait où en est le four, veut développer les produits et investir. Malheureusement, il prévoit de supprimer 49 postes. Mais on lui a démontré que certains étaient indispensables, il est prêt à revoir sa copie.» François Dufranne lui-même ferait partie de la charrette. Mais à 57 ans, avec 30 ans de travail en équipe sur 32 passés dans la boite, il estime «avoir fait (sa) part». À la sortie du tribunal, Adrien Tourres indique qu’il a amélioré sa copie de quatre postes, et conservera 183 salariés sur 228, au lieu des 179 prévus au départ. «Nous essayons de préserver au maximum l’emploi et les savoir-faire, mais il y a des réalités financières, argumente Adrien Tourres. Duralex a perdu 12 millions d’euros en 2023 sur un chiffre d’affaires de 25 millions… »

La Scop soutenue par tous les élus locaux

Ces suppressions d’emplois ont pourtant pesé lourd dans le choix fait par les élus locaux de soutenir l’autre projet, celui d’une coopérative (Scop). À 18 heures, le président de la Région, le maire d’Orléans et président de l’agglomération, la maire de La Chapelle-Saint-Mesmin où l’usine est présente depuis bientôt 100 ans, s’engouffrent dans la salle d’audience aux côtés des sept ou huit salariés de Duralex qui vont défendre leur projet. «On est une Scop, on y va à plusieurs», justifie l’un d’eux.

Cette deuxième offre conserve la totalité des 228 emplois. Lancée par le directeur de l’usine, François Marciano, elle est suivie par environ 60% des salariés, qui ont versé 500 euros chacun pour entrer au capital. Comme le prévoit le règlement d’intervention économique de la Région, indique le président de la Région, celle-ci doublera les sommes engagées par les salariés et entrera ainsi, elle aussi, au capital de Duralex. La Région mobilise par ailleurs le fonds de garantie qu’elle a monté avec Bpifrance pour garantir les risques de la nouvelle entreprise à hauteur de 3 millions d’euros. De quoi rassurer les banques. Qui ont répondu présent, indique François Marciano : un consortium constitué notamment des caisses régionales du Crédit agricole et de la Caisse d’épargne prêtera 4 millions d’euros à la Scop. De quoi racheter l’entreprise (400000 euros) et ses stocks gagés, ceux que pourraient saisir les banques (3,5 millions d’euros). Le projet de coopérative a également reçu le soutien de la métropole d’Orléans, qui s’est engagée à acheter le site de 14 hectares et les bâtiments à la Scop, ce qui apporterait entre 5 et 8 millions d’euros d’argent frais au projet porté par les salariés.

Un rachat qui rassure une partie des salariés, notamment la CFDT, qui soutient le projet de Scop. «L’entreprise n’aura plus de taxe foncière à payer, pas de frais de dépollution ni d’entretien du site, souligne Suliman El Moussaoui, délégué syndical CFDT. Avec une Scop, les salariés, qui connaissent bien leur outil de production, deviennent les patrons. On a trop connu de reprises au service d’une maison-mère… » La Scop aussi a prévu de reprendre à zéro la politique commerciale de Duralex. Vincent Vallin, un ancien de Brandt et une carrière dans le marketing, se tient prêt à la rejoindre.

Des investissements lourds

A contrario, le projet de Tourres et Cie n’a pas convaincu le représentant CFDT. « M. Tourres veut dégraisser pour fonctionner avec une seule ligne de production, mais il faut au moins trois lignes, pour relancer l’entreprise. Surtout, il veut faire fabriquer chez nous ce qu’il ne peut pas faire chez lui. Mais qui engrangera les bénéfices ? Duralex ou ses autres sociétés ?» Autre raison de se méfier du plan du verrier, selon la CFDT : «Il propose des salaires au niveau de la convention collective du verre, bien plus bas que ceux qu’on a aujourd’hui. Du coup, il n’y aura pas d’augmentations pendant dix ans !» La CGT, elle, se montre méfiante vis-à-vis du projet de Scop, "un plan B", selon ses représentants, qui ne croient pas dans ses capacités d'investissement. Préservée jusqu'ici, l'ambiance se tend entre les salariés embarqués par un projet ou l'autre.

Un des principaux enjeux pour l’avenir de Duralex, c’est le four, un équipement de 11 à 15 millions d’euros, au cœur des équilibres financiers d'une entreprise verrière. Le four actuel pourrait tenir jusqu’en 2030, mais ensuite ? La Scop pourra-t-elle investir pour le renouveler ? Ses représentants estiment qu’en ne changeant que les "réfractaires", en conservant la structure, l’investissement serait réduit à 5,5 millions d’euros. Adrien Tourres ne veut pas détailler ses investissements, «mais il y en aura», assure-t-il. Les défenseurs de la Scop, tout comme les élus locaux, estiment que la holding Tourres, de taille modeste, n’a pas les épaules beaucoup plus solides que la Scop.

Les quelques salariés mobilisés devant le palais de justice, aussi peu nombreux que le 5 juin au même endroit ou le 15 juin dans les rues de La Chapelle-Saint-Mesmin, obtiendront une réponse avant le 1er août. Les salaires sont assurés fin juillet, mais la trésorerie ne pourra pas suivre au-delà.

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