Enquête

[Les coulisses du cinéma] Les Français pourront-ils un jour reconquérir l’industrie de la caméra?

A l'occasion du festival de Cannes, L'Usine Nouvelle vous emmène dans les coulisses du cinéma. La fabrication des caméras est détenue par trois fabricants... Qui ne sont pas Français. Mais les temps changent et les exigences en termes de caméras aussi. De quoi laisser la place à de nouveaux entrants?

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Caméra cover - série d'été cinéma
De gauche à droite, trois caméras pour trois entreprises qui dominent le marché: la Arri Alexa (Allemagne), la Sony Venice (Japon) et la Red Ranger (Etats-Unis).

Pendant les années 2010, le vent du numérique a balayé les fabricants positionnés sur l’argentique dans le segment des caméras de cinéma. Le seul champion français mondialement connu, Aaton, n’avait pas pu suivre la nouvelle course vers le numérique. Aujourd’hui, le marché est concentré entre les mains de trois acteurs: l’Américain Red, le Japonais Sony et surtout l’Allemand Arri. Après une décennie d'essor du numérique et une pandémie mondiale, la cartographie de cette industrie dominée par ce trio commence enfin à bouger. Peut-elle laisser entrevoir le retour d’acteurs tricolores?

Défier Arri

Pénétrer le marché de la caméra de cinéma signifie être en mesure de concurrencer Arri. Le leader incontesté au niveau mondial emploie 1 300 salariés dans le monde (mais ne communique pas sur son chiffre d'affaires). Ce champion centenaire allemand basé à Munich, méconnu du grand public, a réussi à s’imposer en focalisant sa recherche et développement (R&D) sur la conception d’une caméra numérique qui réplique la maniabilité de son équivalent argentique. L’entreprise s’appuie en outre sur un retour permanent des chefs opérateurs lors des tournages grâce à son activité de location, comprenant non seulement son propre matériel, mais aussi celui d’autres entreprises.

Alexa miniRoman Epitropakis
Alexa mini Alexa mini

Une Arri Alexa Mini est en train d'être installée chez le loueur Transpacam. Crédit photo: Roman Epitropakis. 

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"L'ergonomie Arri est leur marque de fabrique depuis le début, ainsi que la robustesse du matériau, et la simplicité d’usage où l’objet en lui-même est assez peu impactant sur le plateau", explique à L’Usine Nouvelle Paul Guilhaume, chef opérateur du film Les Olympiades, présenté au festival de Cannes 2021. Contrairement à Sony qui développe ses caméras en marge d’une activité destinée au grand public, Arri a placé entièrement son cœur de métier sur l’étroite niche des caméras de cinéma et des accessoires qui l’entourent. "Sur un package caméra, Arri possède un ensemble optimisé à tous les niveaux. Lorsqu’on achète un accessoire Arri, on sait qu’il va marcher parfaitement avec la caméra Arri", confie à L’Usine Nouvelle Danys Bruyère, dirigeant de TSF, une entreprise française de location de matériel de cinéma.

La confrontation de deux stratégies

Mais le géant allemand, qui possédait plus de 80% du marché des caméras de cinéma il y a cinq ans, voit peu à peu sa part de marché s’effriter, même s’il reste largement dominant. Pour les chefs opérateurs, les caméras Arri trouvent désormais leurs équivalents auprès du Japonais Sony. Hichame Alaouié et Paul Guilhaume ont chacun longuement hésité entre la caméra star de tous les tournages, la Arri Alexa, et la dernière sortie de Sony baptisée Venice. Le premier choisira la Arri et le second la Venice pour filmer respectivement Tout s’est bien passé et Les Olympiades, deux des sept films français présentés au festival de Cannes 2021. Comment expliquer cette évolution?

Surgie sans prévenir en 2018, la Sony Venice a démontré la capacité du Japonais à concurrencer des spécialistes de matériel de cinéma sans être totalement centré sur ce secteur. "Dans l’industrie de la caméra et du monitoring, on a passé un seuil technologique qui ne laisse plus de place à l’artisanat", confie une source spécialisée dans le matériel de cinéma à L’Usine Nouvelle. Pour certains observateurs, le duel Arri-Sony serait révélateur de la mutation de cette industrie, au profit de poids lourds pas forcément spécialisés dans le cinéma mais dotés d'une capacité d'investissement considérable, à l'image de Sony.

Un secteur de plus en plus inaccessible

La montée en gamme des caméras de cinéma – à travers l’optimisation des puces et composants capables de transmettre de grandes quantités de données – renforce considérablement les barrières à l’entrée des nouveaux acteurs. Alors que l’argentique restait accessible aux nouveaux entrants, le numérique exige désormais des lourds investissements et une expérience de longue date. Au regard de ce constat, les trois principaux loueurs de matériel de cinéma sur l’Hexagone (TSF, Transpacam et Panavision) se montrent peu optimistes quant à la possible émergence d’acteurs français sur ce secteur.

La montée en niveau du contenu technique des caméras est d’autant plus accélérée par le cahier des charges des nouveaux acteurs du septième art comme Netflix ou Amazon, qui exigent tous une résolution minimale 4K. Le confinement a considérablement renforcé le poids de ces fournisseurs de films et séries à la maison qui imposent leurs normes aux constructeurs de matériel de cinéma. Interrogé par L’Usine Nouvelle, Michael Neuhaeuser, membre du conseil exécutif de Arri, révèle que leurs équipes vivent "une phase d'incroyables changements" induits par ces acteurs du streaming. Les évolutions sur les caméras portent notamment sur la consommation d’énergie et la connectivité. Mais le constructeur allemand n’a pas souhaité révéler davantage d’informations pour des raisons de confidentialité.

Angénieux, champion français dans le cinéma… Et le militaire

Malgré l’absence de fabricants tricolores dans la course, la France dispose tout de même d’un champion dans les optiques, un élément amovible indispensable à la caméra. Il s'agit de la société Angénieux, fondée en 1935, et basée à Saint-Héand. Cette entreprise s’est spécialisée sur les zooms, une des deux déclinaisons de l’optique avec la focale fixe. "Sur les zooms, Angénieux est présent sur plus de 80% des tournages", considère Franck Graumann, à la tête de Transpacam.

Montage Angénieux
Montage Angénieux Montage Angénieux

Montage des optiques Angénieux à Saint-Héand. Crédit photo: Angénieux

Angénieux maîtrise plus de 200 verres qui lui permettent de fournir les meilleurs objectifs au monde. En 1993, l’entreprise a été rachetée par Thales, à la recherche du matériel de haute précision pour l’armée. "Ce sont les mêmes équipes du site de Saint-Héand (Loire, 400 collaborateurs, ndlr) qui travaillent à la fois pour le civil et le militaire, explique Christophe Remontet, à la tête de la division optique cinéma chez Thales Angénieux. La conception mécanique, électronique et optique s’applique aussi bien pour les caméras de cinéma que pour l’armée. Il y a une réelle synergie".

Actuellement à 10% de part de marché sur les focales fixes, Angénieux ambitionne de monter à 20%. Une occasion pour le champion tricolore de donner à voir le monde à travers le prisme français.

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