Ces derniers jours, impossible de passer à côté de la polémique. Le laboratoire américain Pfizer s’apprêterait à faire passer de 12 à 19,5 euros le prix payé par l’Europe par dose de son vaccin contre le Covid-19. Pourquoi donc, alors qu’un produit, une fois mis sur le marché, voit généralement son prix baisser au fur et à mesure du temps, grâce aux économies d’échelle générées par une production en grands volumes et une optimisation des process industriels ? C’est désormais le cas pour les masques de protection du Covid-19 Made in France, par exemple. Mais la stratégie et la situation de Pfizer n’ont rien à voir.
Tirer parti d’une situation de quasi-monopole
Lundi 19 avril, l'Union Européenne a confirmé l’achat de 100 millions de doses supplémentaires auprès du binôme Pfizer-BioNTech. Au total, ce sont donc 600 millions de doses – dont un peu plus de la moitié au premier semestre - qu’il lui fournira en 2021. Bruxelles négocie même actuellement un nouveau contrat portant sur 1,8 milliard de doses sur 2022 et 2023. Soit, "en termes de volumes cumulés, le plus important engagement conclu dans le monde à cette date", se réjouit Pfizer. Cette dépendance de l’Europe va-t-elle conduire Pfizer à augmenter son tarif dans le cadre de ce nouveau contrat, comme l’a affirmé le Premier ministre bulgare, Boïko Borissov, selon le site Euractiv ?
Vendu 12 euros la dose (selon une fuite du gouvernement belge en décembre), le vaccin de Pfizer était déjà – avec celui de Moderna commercialisé 18 dollars (soit 14,70 euros) – parmi les plus onéreux de ceux achetés par l’Europe. Alors que les vaccins d’AstraZeneca et Johnson&Johnson seraient vendus à prix coûtant, respectivement autour de 2 euros et 7 euros la dose.
Pfizer et la Commission européenne refusent de s’exprimer sur ce point couvert par une clause de confidentialité. Mais au jeu de l’offre et la demande, le laboratoire américain est en position de force pour négocier : il est arrivé le premier sur le marché européen et reste en situation de quasi-monopole. Contrairement à ses principaux concurrents AstraZeneca (dont l’Union Européenne n’exclut pas de se passer dès 2022) et Johnson&Johnson, Pfizer a pour l’instant joué le rôle du bon élève en termes de transparence sur la production, la livraison, mais aussi de capacités de son vaccin à protéger le plus grand nombre avec peu d’effets secondaires et à résister aux variants notamment "sud-africain" et "brésilien"… Des arguments qui font mouche, alors que le nombre de vaccins autorisés à travers le monde contre le Covid-19 reste encore faible, et que les projets en cours de développement – comme ceux des français Sanofi et Institut Pasteur – sont loin d’aboutir.
Adapter les prix au pouvoir d’achat des pays
Sur un marché mondial qui n’est pas régulé, au jeu de l’offre et la demande, ce sont les pays qui paient le prix fort qui sont prioritaires. Or l’Europe n’a pas supporté que les doses d’AstraZeneca produites sur son sol partent au Royaume-Uni… qui avait passé commande avant elle. Les critères fixés par Pfizer prennent en compte le volume de la commande et les délais de livraison. Si le tarif de son vaccin aux Etats-Unis est ainsi quasiment le même qu’en Europe, il en va autrement d’Israël, qui réglerait l’équivalent de 22,70 euros par dose tandis que l’Union africaine la paierait 5,6 euros.
Certes, d’autres laboratoires, comme AstraZeneca et J&J, ont fait le choix de vendre dans un premier temps « au prix coûtant », c’est-à-dire sans réaliser de bénéfices. Mais cela leur a permis de s’ouvrir de nouveaux marchés – AstraZeneca n’était pas jusqu’alors un producteur de vaccins, et cette condition de tarif était imposée par son partenaire, l’université britannique d’Oxford – ou de redorer un blason un peu terni, comme J&J englué dans la crise des opiacés outre-Atlantique. Selon des fuites de médias anglosaxons, ils envisageraient eux aussi d’augmenter leurs tarifs prochainement.
De son côté, le PDG de Pfizer ne cache pas pratiquer une triple grille tarifaire : « Pour les pays à revenu élevé comme l'Europe, les Etats-Unis, le Japon ou le Canada, le prix est celui d'un repas ! (…) Dans ces pays, les prix peuvent être un peu différents selon les volumes. Dans les pays à revenu intermédiaire, nous le vendons à la moitié de ce prix. Et dans les pays à faible revenu, en Afrique par exemple, nous le distribuons à prix coûtant », expliquait-il lors d’un entretien mi-avril aux Echos.
Optimiser la rentabilité de ce vaccin
Dans le monde des vaccins, pour des produits nouveaux ayant nécessité des années de R&D et une forte prise de risque, ces prix restent peu élevés, avait rappelé le directeur financier de Pfizer, Frank A. D’Amelio début février, dans un échange avec ses banques et investisseurs. Le montant actuel de son vaccin aurait donc été négocié à un tarif exceptionnel, dû à la pandémie : «Le seul prix que nous avons publié est le prix américain de 19,50 $ par dose. Évidemment, ce n'est pas un prix normal comme celui que nous obtenons habituellement pour un vaccin, 150 ou 175 dollars par dose.» Une fois retirés « les coûts de fabrication et de distribution, une allocation pour le paiement des redevances ainsi que le paiement à BioNTech, représentant le partage de la marge brute de 50% (…), cela donne un revenu avant impôt prévu pour le vaccin COVID dans la fourchette haute de 20 %. » Il n’entend pas s’arrêter là, reconnaissait-il. « De toute évidence, nous allons obtenir davantage de prix. Et il est clair, que plus nous ferons passer de volume dans nos usines, plus le coût unitaire diminuera. Il est donc évident qu'il y a une opportunité significative pour que ces marges s'améliorent une fois que nous aurons dépassé l'environnement pandémique dans lequel nous nous trouvons. » Début février, Pfizer escomptait d’ores et déjà un chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars via ce vaccin en 2021, soit un nouveau blockbuster.
Financer une complexe organisation industrielle
Combien coûte réellement la production du vaccin de Pfizer, par rapport à ses concurrents ou rapportée à son prix de vente ? Impossible de le savoir, tant les laboratoires tout comme la Commission européenne se montrent peu diserts à ce sujet. "Les vaccins ARN ont pour particularité intéressante de pouvoir être produits très facilement en très grande quantité", selon Daniel Floret, vice-président de la Commission technique des vaccinations, à la Haute autorité de santé. Alors que Pfizer s’est engagé sur une production mondiale de 2 milliards de doses d'ici à la fin de 2021, « la raison pour laquelle nous avons choisi l'ARNm en premier lieu est qu'il simplifie énormément ce type de processus », expliquait son PDG début février.
Pour livrer à temps et suffisamment, Pfizer doit néanmoins assurer l’adaptation et l'expansion continue de ses usines actuelles, contractualiser avec de nouveaux fournisseurs et sous-traitants pour remplir et conditionner son vaccin à travers l’Europe… non sans difficultés, comme celles rencontrés sur son gigantesque site de Puurs en Belgique au démarrage. Sans compter les équipements à prévoir pour converser son vaccin à -70 degrés. Toute cette organisation nécessite de gros investissements… qu’il entend bien rentabiliser.
Anticiper l’adaptation aux variants
Le vaccin de Pfizer-BioNTech avec lequel vous serez vacciné aujourd’hui contre le Covid-19 ne sera sans doute pas le même dans quelques mois. Le PDG du laboratoire sait qu’il doit se préparer à « un bouleversement majeur de [leur] capacité de fabrication » si les nouveaux variants parvenaient à échapper à la protection de son vaccin, et « à produire très rapidement » : « tout cela devrait être fait de bout en bout en moins de 100 jours ». Son laboratoire espère par ailleurs « arriver, dans quelques mois, à une formulation qui permettra de conserver le vaccin de quatre à six mois à une température classique ». Et planche aussi sur « une forme prête à l'emploi, qui ne nécessitera pas de dilution, elle rendrait plus facile et rapide l'utilisation de [son] vaccin ». Des innovations qu’il entend d’ores et déjà s’aider à financer.



