Les cinq questions qui se posent après le départ de Carlos Tavares de Stellantis

La démission avec effet immédiat de Carlos Tavares pose de nombreuses questions sur l'avenir de Stellantis. Qui pour le remplacer et retrouver une performance financière ? Quelle stratégie industrielle et quelles conséquences sociales à court terme ?

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John Elkann
John Elkann, l’hériter de l’empire Fiat et président du conseil d'administration de Stellantis, va diriger un comité exécutif temporaire en attendant la désignation d'un nouveau directeur général permanent, après la démission de Carlos Tavares.

C’est un réveil aux airs de gueule de bois chez Stellantis. Après la démission surprise de leur directeur général, Carlos Tavares, dimanche 1er décembre dans la soirée, les salariés du constructeur sont plongés dans l’inconnu. Tout comme le cours de Bourse du cinquième groupe automobile mondial : revenu à son niveau initial de 2021 à la fin de la semaine précédente, le voilà qui chute de 8% ce 2 décembre, en même temps que le «Samouraï» est poussé vers la sortie. «On ne l’a pas senti venir. C’est brutal !», réagit Frédéric Lemayitch, délégué syndicat CFTC à l’usine de Poissy (Yvelines).

Le départ de l’un des dirigeants les plus en vue de l’industrie pose à court terme plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. 

1 - Pourquoi Tavares est-il poussé vers la sortie ?

La dégradation des performances financières de Stellantis est sans doute le déclencheur du départ de son dirigeant. La marge opérationnelle, si elle reste supérieure à la plupart des groupes automobiles concurrents, a chuté ces derniers mois sur fond de sous-performance opérationnelle aux États-Unis, pourtant la vache à lait du constructeur. Le groupe franco-italo-américain risque de ne pas la voir de sitôt flirter à nouveau avec les 10%, alors que la normalisation des prix des véhicules se poursuit et que Stellantis a vu ses parts de marché s’éroder ces dernières années. 

C’est un souci pour le constructeur, qui a toujours mis un point d’honneur à ravir ses investisseurs et croître dans un contexte de concurrence mondiale accrue. Selon une source proche du conseil d’administration, Carlos Tavares «a vécu comme une humiliation»l’avertissement sur résultat publié fin septembre. Carlos Tavares aurait été, selon nos informations, prêt à tout pour «rendre une copie magnifique», supérieure aux objectifs annoncés au marché. «Ça a créé une stridence en interne, notamment sur la manière de traiter les sous-traitants», poursuit la même source, qui pointe que c’est finalement l’entêtement d’un homme «habitué aux 20/20» qui a eu raison de sa place. Il a appris sa fin de règne dans la matinée du samedi 30 novembre.

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2 - Quel successeur ?

Après l’officialisation de son départ, la question pour Stellantis est désormais de savoir comment redresser la barre. On imagine que le comité exécutif temporaire, dirigé par John Elkann, l’héritier de l’empire Fiat, va s’atteler à trouver des solutions rapidement. Il n’est pas au bout de ses peines. Il va d’abord falloir, et sans tarder, trouver un nouveau patron. Ce n’est pas prévu avant la fin du premier semestre 2025. En interne, deux noms circulent : celui du français Maxime Picat, directeur des achats, et Antonio Filosa, le patron italo-brésilien de Jeep également en charge de la région Amérique du Nord. Nommera-t-on à la tête d’un géant automobile mondial un fidèle de Carlos Tavares, formé à ses méthodes dans le groupe PSA, à l’encrage essentiellement européen ? Ou lui préfèrera-t-on un élément aux racines italiennes, pour apaiser les récentes tensions avec le gouvernement de Georgia Meloni ?

«Ils vont tous les deux avoir de nouveaux périmètres pour prouver leur qualité», précise notre source, sans exclure un recrutement en externe. «Les précédents de John Elkann et d'Exor suggèrent une recherche étendue, qui ne se limite pas à l'automobile», estime la banque Jefferies dans une note. De leur côté, les organisations syndicales françaises ne seraient pas étonnées de trouver leur futur patron outre-Atlantique et s’inquiètent de la place de l’Hexagone dans l’échiquier mondial du groupe.

3 - Quelle empreinte industrielle en Europe ?

Si une source gouvernementale interrogée par L’Usine Nouvelle veut croire que «Stellantis peut encore renforcer son empreinte industrielle française et européenne», rien n’est moins sûr. Selon les experts, le constructeur soufre d’une surcapacité industrielle en Europe. Sous le commandement de Carlos Tavares, Stellantis a tâché de rassurer sur l’avenir de ses usines. Il s’est encore récemment engagé, le 26 novembre, à ne pas fermer de site en France dans les trois prochaines années, en dévoilant un plan de charge pour chaque usine jusqu’à 2027. Mais quelques jours plus tard, le départ de Carlos Tavares sème le doute sur ces engagements. «Comment croire les promesses d’un démissionnaire ?», s’inquiète la CFTC, citant le sort de l’usine britannique de Luton, condamnée sans préavis à la fermeture d’ici à 2026.

4 - Quel climat social en France ?

«La stratégie industrielle en France doit forcément s’imbriquer dans quelque chose de plus large», commente Frédéric Lemayitch, qui s’inquiète : «Les décisions brutales n’apportent rien de bon. On a besoin de sérénité», exhorte le syndicaliste. Même son de cloche chez les autres organisations syndicales : «Nous avons besoin de retrouver une performance et un climat social plus serein et de redonner une stabilité forte dans les équipes avec un management plus souple du prochain CEO», appelle de ses vœux la CFE-CFC, le premier syndicat du groupe. Comme d’autres, le syndicat des cadres met régulièrement en garde contre le climat social dégradé au sein de l’entreprise, dont les salariés sont régulièrement invités à quitter le navire. En Europe comme aux Etats-Unis, les suppressions de postes se sont multipliées ces dernières années. En France, Stellantis n'employait plus que 35 515 en 2023.

«Nous avons besoin de retrouver un climat social plus serein» et surtout «de redonner une stabilité forte dans les équipes, d’assurer le renouvellement générationnel et enrayer la fuite de compétences», abonde Benoît Vernier, délégué syndicat central pour la CFDT. Une référence explicite au domaine de la recherche et développement dans l’Hexagone, alors que des externalisations et des délocalisations, notamment vers l’Inde dans le logiciel, ont eu lieu ces dernières années. Ensemble, les organisations syndicales comptent faire pression pour maintenir un ancrage français de la R&D et de la production.

5 - Quel portefeuille de marques ?

Enfin, va se poser à plus long terme la question du vaste portefeuille de marques dans le groupe. En tant que groupe industriel diversifié, Stellantis en compte 14 - et même 15 si l'on compte la marque chinoise Leapmotor, avec laquelle le groupe a créé une coentreprise. Aucune n'a disparu durant le règne de Carlos Tavares, même les plus en difficultés comme Lancia ou Maserati. Cette doctrine va-t-elle perdurer après le départ du dirigeant ? Certaines marques peuvent-elle être cédées, en particulier à des acteurs chinois qui souhaitent monter en puissance en Europe ? Tous ces chantiers sont ouverts.

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