Enquête

[La France du biosourcé] Les bioressources, nouveaux débouchés pour l’agriculture en Occitanie

Tout l'été, L'Usine Nouvelle fait le tour de France des champions industriels du biosourcé. En Occitanie, industriels du bois et coopératives agricoles se diversifient vers les produits biosourcés, une nouvelle source de revenus pour eux.

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Le site King Tree, à Labruguière (Tarn), produit et commercialise le tanin, un extrait français de bois de châtaignier.

À Saint-Gaudens (Haute-Garonne), au pied des Pyrénées, le groupe papetier Fibre Excellence (650 salariés, 293 millions d’euros de chiffre d’affaires) est engagé dans un ambitieux programme de bioraffinerie. « Notre usine produit déjà de la pâte à papier et de l’électricité verte. Nous voulons aller plus loin et développer de nouvelles voies de valorisation, en amont de notre process », explique Thomas Petreault, le directeur du développement de la division forêt-bois du groupe. L’ambition est de valoriser les hémicelluloses, des molécules du bois encore peu utilisées.

Diverses applications sont visées, dans l’agroalimentaire et la chimie verte. Après le pilote, l’objectif est maintenant de changer d’échelle avec un démonstrateur industriel. Le projet Bio4 a été lancé fin 2021. Labellisé par le pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation et soutenu par l’Ademe, il mobilise 4,3 millions d’euros sur trois ans et associe l’Insa de Toulouse, le CNRS et cinq partenaires industriels, Arbiom (protéines pour l’alimentation animale), Bioinspir (solvants verts), Seppic (tensioactifs), Roquette et Pennakem. « Les enjeux sont considérables », insiste Thomas Petreault. À l’horizon de cinq à sept ans, les investissements s’élèveraient à des dizaines de millions d’euros, avec la création d’une cinquantaine d’emplois.

Sous-produits du châtaignier

Dans le Tarn, à Labruguière, King Tree (12 salariés, 4 millions d’euros de chiffre d’affaires) mise aussi sur la chimie verte. Créée en 2016, l’entreprise valorise des sous-produits de châtaigniers pour produire des compléments alimentaires naturels pour les animaux. En 2022, elle investit 5 millions d’euros pour diversifier son usine d’extraction de tanin en direction de l’industrie du cuir. « L’ambition est de relancer le tannage végétal en Europe, une alternative aux produits polluants, tel le chrome, qui intéresse les acteurs français et italiens du luxe », s’enthousiasme Pierre-Hugues Tierny, le directeur général.

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L’Occitanie, région agricole et de forêts, a une carte à jouer dans la valorisation des sous-produits de ses activités traditionnelles.

—  Laurent Augier, directeur du pôle Agri Sud-Ouest Innovation

La société travaille en partenariat avec sa voisine, La Tarnaise des Panneaux, qui lui fournit les bois de châtaigniers et les récupère après le process d’extraction du tanin pour produire ses panneaux 100 % naturels, dans lesquels les fibres de bois sont liées par polymérisation de la lignine. « L’Occitanie, grande région agricole et de forêts, a une carte évidente à jouer dans la valorisation de coproduits ou de sous-produits de ses activités traditionnelles, souligne Laurent Augier, le directeur du pôle Agri Sud-Ouest Innovation, à Toulouse. Elle dispose d’un pôle de recherche musclé en chimie, biochimie, biotechnologies, génie des procédés, et de filières qui assurent les volumes d’approvisionnement de produits biosourcés. C’est particulièrement vrai pour la viticulture et le bois. »

La viticulture en première ligne

Les projets se multiplient. Vinovalie (48 millions d’euros de chiffre d’affaires, 60 salariés), à Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn), planche aussi sur une bioraffinerie. Le groupe coopératif viticole est embarqué dans le projet de R & D « B2V » de valorisation des bois de ceps de vigne. À ses côtés, le Catar, le centre de ressources technologiques toulousain en agroressources, le gardois Inosud (groupe Grap’Sud), la société lotoise M2i Biocontrol et l’Institut français de la vigne et du vin. À terme, B2V vise la création d’une unité de collecte et de transformation des bois de vigne, pour développer des produits de biocontrôle de lutte contre le mildiou et l’oïdium de la vigne, et d’autres dédiés à la nutrition humaine et animale, à plus forte valeur ajoutée.

Dans le Gers, à Auterive, ce sont les deux groupes agricoles coopératifs Vivadour et Maïsadour, via leur filiale commune Ovalie Innovation, qui créent un outil pré-industriel de production d’ingrédients biosourcés pour l’agroalimentaire et la nutrition, la pharmacie et les cosmétiques. L’investissement, évalué à 1,5 million d’euros en première tranche, est accompagné par France Relance. Opérationnel cet été, il commence ses activités autour de la valorisation de la coriandre. Une extension est déjà dans les tuyaux.

Dans le Gard, les distilleries coopératives Grap’Sud et UDM (Union des distilleries de la Méditerranée) explorent la valorisation des coproduits de la vinification (marc, lies…). Installé à Cruviers-Lascours, Grap’Sud (49 millions d’euros de chiffre d’affaires, 190 salariés) produit ainsi du tartrate de calcium, des composés phénoliques, des alcools viniques pour biocarburants, des fertilisants… « 15 000 tonnes par an d’amendements organiques sont déjà produites, nous serons à 20 000 dans deux ans, assure le directeur général adjoint Yoann Maillard. Nous ne sommes plus une distillerie, mais une raffinerie agro-industrielle. »

Du compost de marc de raisin dans les engrais

Implanté à Vauvert, UDM (50 millions d’euros de chiffre d’affaires, 170 salariés) produit, comme Grap’Sud, du biocarburant ED95 à base de marc, commercialisé par Raisinor France (réunion des grandes distilleries françaises). UDM a créé en 2020, avec le breton Timac Agro France, la filiale Uva Terra pour fournir des engrais et amendements organiques issus de pulpes et de compost de marc de raisin.

Côté biomatériaux, l’Occitanie affiche aussi de belles ambitions. Vegeplast (37 salariés, 4,8 millions d’euros de chiffre d’affaires), à Bazet (Hautes-Pyrénées), fait figure de pionnier. Née en 2003 d’un essaimage de Vivadour, la société a conçu un matériau breveté à partir de ressources végétales (notamment du maïs), le Vegemat, qui sert de substitut aux plastiques conventionnels. Outre cette production, la société conçoit et fabrique des produits finis à partir de son biomatériau. À son actif, les dosettes à café ont contribué à sa notoriété.

Plus récent, Cobratex, à Carbonne (Haute-Garonne), propose des renforts à base de bambou destinés aux matériaux composites. L’idée est de les substituer aux fibres de verre ou de carbone. Issu de l’aéronautique, son créateur, Édouard Sherwood, cible des pièces d’avions, mais aussi les sports et loisirs, les biens de consommation et le maritime. Après dix ans de R & D, la société s’apprête à passer à l’industrialisation et travaille à la structuration d’une filière occitane du bambou.

L'idée biosourcée : La paille de riz fait un bon isolant

Une première pour Soprema, groupe alsacien d’isolation et d’étanchéité des bâtiments. Le groupe projette de construire une usine de 6 000 m2 pour produire du matériau isolant à base de paille de riz à Saint-Gilles, en Camargue gardoise, où sont récoltées 50 000 tonnes de riz par an. Selon Soprema (3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2020, plus de 9 000 salariés), cette matière à la bonne qualité isolante s’inscrit dans une démarche d’économie circulaire locale et valorise un coproduit peu utilisable : les pailles de riz sont difficilement compostables, font un mauvais combustible et sont mal digérées par les animaux.

D’un coût de 23 millions d’euros, l’usine sera mise en service fin 2024 avec 20 personnes. Une filière d’approvisionnement en paille de riz est en cours d’élaboration. La capacité de production de 15 000 tonnes par an à terme inclura d’autres isolants naturels, Soprema produisant déjà des isolants à base de fibre de bois et de ouate de cellulose. En parallèle, le groupe alsacien investit 49 millions d’euros pour ouvrir à Saint-Gilles, fin 2023, une usine de production de panneaux isolants à base de polyuréthane. Le plastique n’a pas dit son dernier mot...

Sylvie Brouillet

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3708-3709 - Juillet-Août 2022

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