«Nous sommes dans un contexte de pénurie. Il y a plus de besoins de recrutement que de personnes sur le marché de l’emploi.» Ce constat, dressé par Olivier Heitz, le directeur des systèmes d’information (IT) du groupe Bouygues Telecom, pour le monde du numérique, fait écho à ceux d’autres secteurs tels que l’aéronautique, l’énergie, l’agroalimentaire… Bien que cette recherche de talents concerne tous les niveaux d’études, un profil se démarque : le cadre intermédiaire assistant ingénieur. De Centrale à Polytechnique en passant par l’Esilv ou l’ESTP, les écoles d’ingénieurs se mobilisent sur de nouvelles formations comme les bachelors : un cursus post-bac en trois ans centré sur un secteur d’activité et dont la popularité ne cesse de croître depuis 2020.
«Dans l’IT, les diplômés de bachelor sont le parfait intermédiaire entre les ingénieurs et les étudiants qui sortent d’IUT, remarque Olivier Heitz. Nous sommes à la recherche de ces profils qui ont un parcours de très bonne qualité et sont très pragmatiques sur des sujets de terrain tels que la data et le cloud.» Côté étudiants, le bachelor coche toutes les cases : une formation relativement courte pour ceux qui ne souhaitent pas se lancer dans un bac +5, des cours pratiques et au minimum une année en alternance, permettant d’être autonome financièrement.
«Ce bac +3 est très prometteur en termes de carrière, les jeunes peuvent monter vite», ajoute le directeur des systèmes d’information. Ces promesses d’employabilité ont permis à des dizaines de bachelors de voir le jour en quelques années. Parmi les écoles d’ingénieurs proposant ce cursus, celles du numérique (ECE, Cesi, Efrei, Esilv, Epita…) sont surreprésentées, même si d’autres se prennent également du sujet, à l’instar de l’EBI, de l’ESTP, de l’Insa ou encore de l’Ipsa.
Proximité avec le monde professionnel
Outre leur durée, ces formations ont en commun la proximité avec le monde professionnel. Les enseignements, peu axés sur la recherche et plus pratiques qu’en cursus ingénieur, y sont souvent assurés par des intervenants issus d’entreprises. Et certaines écoles n’hésitent pas à inviter les professionnels à se pencher sur les maquettes pédagogiques, comme c’est le cas de l’ECE. «L’informatique est une industrie définissant une multitude de métiers. Nous avons besoin des entreprises pour les identifier, explique François Stephan, le directeur général de l’école. Une à deux fois par an, nous tenons un conseil de perfectionnement ciblé sur le bachelor, avec les futurs employeurs de nos étudiants, afin de faire évoluer nos formations selon leurs besoins.»
Au sein de ce conseil se trouvent notamment des représentants de Thales, CGI, Bouygues Telecom, mais aussi du ministère des Armées. L’école prévoit de faire évoluer sa formation bachelor en 2024 et d’ouvrir trois nouvelles spécialités de dernière année. À la demande des professionnels, l’ECE autorisera l’alternance en deuxième année, dès la rentrée de septembre. La formation en alternance est un élément clé des bachelors, car elle constitue un vivier de talents sur mesure pour les entreprises. Toutes les écoles la proposent, souvent pendant un à deux ans.
La fédération Syntec Ingénierie, première organisation professionnelle de l’ingénierie, veut aller encore plus loin et a développé un cursus en apprentissage sur les trois années, baptisé Parcours ingé. En collaboration avec l’ISTP, il va accueillir ses 50 premiers bacheliers en septembre pour une promotion pilote. Une vingtaine de sociétés sur les 400 adhérents de la fédération se sont mobilisées pour y participer. «Nous devrons réaliser un travail en interne afin que ces jeunes tout juste sortis du lycée apprennent les codes de l’entreprise», reconnaît Frédéric Grard, le vice-président de la fédération, chargé de l’industrie.
Miser sur le bon étudiant
Avoir un jeune en apprentissage pendant trois ans, c’est la garantie de le garder trois ans de plus.
— Frédéric Grard, vice-président de la fédération Syntec Ingénierie
Une structure d’accompagnement des membres a été créée afin de mettre en place un protocole des premiers mois de l’étudiant en entreprise. «C’est un pari, mais nous sommes convaincus qu’avoir un jeune en apprentissage pendant trois ans, c’est la garantie de le garder trois ans de plus», souligne le vice-président. De plus, l’alternance permet aux étudiants aux ressources limitées de poursuivre leurs études : «En France, certains bons élèves ne se tournent pas vers l’enseignement supérieur car cela coûte cher. Il faut leur tendre la main et les amener dans nos entreprises», insiste Frédéric Grard.
Les bachelors d’écoles d’ingénieurs émergent depuis quelques années et les premiers diplômés arrivent progressivement sur le marché du travail. Les grands groupes, notamment ceux impliqués dans les formations, à l’image de Bouygues Telecom, se réjouissent d’accueillir et de mettre à l’épreuve cette nouvelle main-d’œuvre. Du côté des PME et TPE, l’attention portée aux bachelors semble plus timide : «Nous sommes évidemment favorables à ce nouveau format, d’autant plus car l’alternance y est de rigueur, explique Stéphane Heit, le vice-président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) chargé de la formation. Cependant, attention : tous les bachelors ne se valent pas, il y a un tri à faire. Je pense qu’il faut miser sur un savoir-faire et un savoir-être plutôt que sur un diplôme.»
La motivation de l’étudiant est la clé de voûte des formations, comme le fait valoir Clémentine Gallet, la présidente de Coriolis Composites : «Ce cursus s’adresse à des bacheliers qui savent déjà dans quel domaine ils souhaitent travailler. Pour que les entreprises s’y retrouvent, il faut que l’étudiant soit vraiment passionné.» Et si les industriels misent sur la possibilité d’embaucher leur apprenti, ce dernier peut parfois opter pour la poursuite d’études, avec un master ou un diplôme d’ingénieur. Il est possible, dans plusieurs écoles, d’atteindre le bac +5 en formation continue. Ce qui permet aux étudiants de rester salariés de leur entreprise. De quoi satisfaire les deux parties.



