Enquête

Le tri des biodéchets doit changer d’échelle en France

Le tri séparé des biodéchets peine à pénétrer les foyers français. Au 1er janvier 2024, l’entrée en vigueur d’une nouvelle réglementation va accroître les obligations et rendre disponible le grand gisement des déchets ménagers.

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Tryon produit du biogaz à partir de déchets organiques des cantines scolaires, à Carrières-sous-Poissy (Yvelines).

La France n’est pas exemplaire dans le tri séparé des biodéchets. Elle est même particulièrement à la traîne par rapport à ses voisins, l’Allemagne et à l’Italie. « À Rome, on trouve dans tous les quartiers des bacs pour les déchets organiques. Dans l’Hexagone, on sait d’où vient le retard, signale Serge Ponton, le vice-président de Federec Valordec. Les pouvoirs publics n’ont rien fait pour faciliter l’émergence de solutions et appliquer les lois en vigueur. »

La Fnade, l’organisation professionnelle représentative des industriels de l’environnement, estime que seuls 6 % des biodéchets des ménages sont aujourd’hui triés séparément, contre 70 % en Italie du Nord. La loi Grenelle 2 du 12 juillet 2010 avait instauré une obligation de tri à la source et de valorisation des biodéchets au-delà de 120 tonnes par an (t/an) en 2012, abaissé à 80 t/an en 2013 puis, en 2016, 10 t/an de biodéchets et 60 litres par an de déchets d’huiles alimentaires. Les ménages n’étaient pas concernés, l’obligation s’appliquant notamment aux grandes surfaces commerciales et à la restauration collective.

Mais à partir du 1er janvier 2024, tous les biodéchets devront être triés séparément, la loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire) ayant avancé d’un an cette nouvelle réglementation. « Les anciennes règles n’étaient déjà pas respectées par les gros producteurs de biodéchets. Dans la grande distribution et l’industrie agroalimentaire, personne n’était verbalisé, regrette Serge Ponton. Pour 2024, c’est aux pouvoirs publics de faire le travail, d’encourager les projets de méthanisation et de ne pas les freiner. Il faut une incitation positive, comme une TVA réduite pour les collectivités. » Selon la Fnade, le gisement atteindrait environ 30 millions de tonnes (Mt) par an, dont 13,7 Mt de déchets ménagers. Hormis les 10 Mt de déchets verts, souvent compostés, seules 3 à 5 Mt de cette ressource sont aujourd’hui valorisées. La nouvelle réglementation devrait aider à en capter 8 Mt supplémentaires.

Du biogaz et des engrais naturels

« Les choses sont compliquées à mettre en place. Il faut donc travailler avec tous les acteurs, prévient Morgane Gorria, membre du collège valorisation organique au sein de la Fnade. Il y aura une révolution qui ressemblera à ce que nous avons connu dans l’emballage. Aujourd’hui, les biodéchets sont valorisés en mélange [dans les ordures ménagères] pour les transformer en énergie. Avec un tri séparé, ces déchets fourniront non seulement du biogaz, mais aussi des engrais naturels pour remplacer les engrais minéraux. »

Le gain climatique sera double. Outre la substitution de ressources fossiles et minérales, les émissions de gaz à effet de serre seront évitées lors de la mise en décharge des biodéchets. Car la fermentation des déchets dans un milieu sans oxygène émet du méthane, à l’inverse de la valorisation organique (méthanisation, compost, épandage). Ainsi, « 1 000 tonnes de biodéchets peuvent produire 900 tonnes de fertilisants organiques de qualité et 100 tonnes de biogaz pour 1 GWh », détaille Morgane Gorria.

Plus faciles dans des zones périurbaines

Si la France accuse un retard indéniable, « ça commence à bouger, remarque François Doussin, le patron de Suez Organique. Les solutions sont toutefois plus faciles à mettre en place dans des zones périurbaines que dans des centres-villes denses. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter une étape de tri, il faut trouver la place pour une poubelle supplémentaire et la collecter. Donc mettre en place une flotte de véhicules de plus petite taille, lavés très régulièrement, et des centres de massification qui ne nécessitent pas d’effectuer trop de kilomètres. »

Il existe des agglomérations très volontaires, comme Rennes Métropole, qui va généraliser le compostage alimentaire en composteurs individuels et collectifs et un système de collecte avec apport volontaire pour ceux qui ne peuvent pas être équipés à l’horizon 2024. D’ici là, un grand nombre de pilotes verront le jour. La plupart des métropoles veulent éviter les collectes spécifiques et travaillent sur le compostage individuel et collectif.

Le déchet comme une ressource

« Si le tri séparé sera une obligation pour tous, il faut rappeler que la collecte n’est pas concernée, souligne Franck Pilard, le directeur commercial France de Veolia recyclage & déchets. Les collectivités doivent concilier le durcissement de la réglementation et les changements de comportement des citoyens. Il faut un accompagnement pour aller vers une vision du déchet comme une ressource. » Si tout le monde s’attend à une hausse du gisement à court terme, on estime qu’il devrait baisser en 2030 avec la réduction du gaspillage alimentaire. Reste la question des gros producteurs de déchets. Là, il faut vraiment collecter.

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3708-3709 - Juillet-Août 2022

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