Enquête

Le réveil du textile en Normandie - Championne du monde du lin

La région se relance dans le textile avec le lin. Elle détient 52 % des surfaces de production linière d’Europe, ce qui en fait le numéro un mondial.

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Les cultures de lin s'étendent en Normandie pour répondre à la demande des entreprises textiles.

Peut-on parler d’un frémissement ? Tissage du Ronchay, qui devait s’arrêter en juin faute de repreneur, sera finalement relancée par Marion Diarra-Lardans, sixième génération de l’entreprise familiale de Luneray (Seine-Maritime). La PME compte 30 métiers à tisser mais seulement quatre tisserands, contre 80 en 1990. Elle mise sur la toile de jute, son activité historique, à partir de plantations au Bangladesh.

"Ce tissu biodégradable a un avenir pour remplacer les bâches en plastique qui protègent les talus sur le bord des autoroutes, mais pénètrent dans les sols", juge Marion Diarra-Lardans. L’entreprise redémarre en parallèle le tissage de lin pour fabriquer des tissus pour accessoires et ameublement, une activité qu’elle avait abandonnée il y a trente ans.

Tisser du lin en Normandie, quoi de plus naturel dans une région qui détient 52 % des surfaces cultivées de cette plante en Europe, la principale zone de production au monde ? Alors que l’essentiel de ce lin part vers les installations de filage et de tissage asiatiques, le normand NatUp se lance le défi de produire du fil haut de gamme en France. Après avoir racheté le tisseur nordiste Lemaitre Demeestere, la coopérative installée à Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime) a investi 4,4 millions d’euros dans une filature de lin à Saint-Martin-du-Tilleul (Eure), qui doit être opérationnelle à la fin 2021. "Nous venons de faire l’acquisition de 11 machines provenant de Chine, d’Italie et d’Allemagne", indique Karim Behlouli, le directeur de NatUp Fibres, la branche fibres naturelles de la coopérative (1,28 milliard d’euros de chiffre d’affaires, 1 500 collaborateurs).

Le fil destiné à l’habillement sera obtenu à partir d’une mèche mouillée très fine, d’où le terme de filature de lin "au mouillé" (à la différence de la filature de lin "au sec" pour l’ameublement ouverte à la fin 2019 par l’entreprise alsacienne Emanuel Lang). NatUp sera concurrencé par une filature au mouillé du groupe Safilin, dans le Pas-de-Calais, qui exploite déjà des filatures en Pologne. Ces dernières sont alimentées par Terre de lin, installé à Saint-Pierre-le-Viger (Seine-Maritime), le plus gros producteur mondial de fibres de lin avec 300 salariés, 650 producteurs et six unités de teillage. Terre de lin fournit aussi l’italien Linificio, ainsi que de nombreux filateurs chinois et indiens.

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Haut de gamme et circuits locaux

"Nous visons un marché de niche avec le marché du vêtement en lin haut de gamme made in France. Nous espérons qu’il sera assez grand pour porter plusieurs projets de filatures", confie Karim Behlouli. Plusieurs marques françaises ont fait part de leur intérêt. Pour que le marché se développe, il faut une filière compétitive qui intègre aussi la teinture et la confection. "Le fil de lin produit en France coûtera deux fois plus cher que le chinois, mais ne représentera qu’un surcoût de 3euros sur le coût total de la chemise." À qualité égale, "le prix de revient d’une chemise en lin produite en Inde est de 15euros, contre plus de 80euros en France". Marie-Emmanuelle Belzung, la déléguée générale de la Confédération européenne du lin et du chanvre (Celc), estime que "ces projets de filature en France sont en lien avec l’appétence pour le haut de gamme, les circuits locaux et le made in France". Linportant, né en 2020 à Évrecy (Calvados), mise sur cette tendance avec son projet de filière française de production de tee-shirts en lin. "La fibre de lin a le vent en poupe car c’est une matière naturellement écologique", souligne Alexis Ménager, le cofondateur d’Embrin, une société d’Ambrumesnil (Seine-Maritime) spécialisée dans le linge de maison. Allusion au fait que le lin ne nécessite pas d’irrigation, peu d’engrais et ne produit aucun déchet, tous les coproduits étant valorisés.

Pour répondre à une demande de vêtements en forte croissance dans le monde, les producteurs normands augmentent leurs surfaces cultivées et investissent dans le teillage. La coopérative de teillage de lin du Neubourg (92 salariés), dans l’Eure, vient de mettre en service deux nouvelles lignes pour 13 millions d’euros d’investissement. Son concurrent Depestele (135 salariés), installé au Bocasse (Seine-Maritime), a déposé un permis de construire pour une usine de teillage (14 millions d’euros) à Saussay-la-Campagne (Eure).

La Celc, qui ambitionne une part de marché de 1 % des fibres textiles mondiales (contre 0,4 % aujourd’hui), ne manque pas d’audace pour aller chercher le consommateur. En partenariat avec le BHV Marais (groupe Galeries Lafayette), elle a eu l’idée de faire venir en mai un champ de lin rue de Rivoli, à Paris. Un champ de lin normand, puisque c’est Depestele qui a fourni les bacs d’un mètre carré pour la reconstitution.

Mêler carbone et polymères

À côté du textile, qui représente 90 % de ses débouchés, Terre de lin mise aussi sur les composites intégrant la fibre de lin. La coopérative réalise des renforts en lin et carbone pour les skis Salomon, la membrane centrale des haut-parleurs de Focal. Elle travaille aussi avec le chantier de construction de voiliers IDB Marine pour la mise au point de coques en lin. Et fournit celui qui entre dans la composition du dôme des nouvelles colonnes Morris, à Paris. "Nous constatons un intérêt des industriels des composites pour l’aspect écoresponsable de cette fibre et pour ses caractéristiques en termes de légèreté et d’absorption des vibrations", indique l’entreprise. Depestele n’est pas en reste. Il produit des rubans de fibres de lin qui, combinés avec des polymères, sont utilisés comme renforts et constituent une alternative à la fibre de verre et polymère pour pièces de carrosserie dans les transports. "Nous ne connaissons pas toujours le client final, mais nous savons que Porsche et McLaren utilisent nos produits", confie Marc Depestele, le président de l’entreprise.


© S. Rande/Studio Cui Cui

Gebetex investit dans le recyclage de textiles usagés

D’un côté, de plus en plus de textiles usagés au rebut, de l’autre, une demande accrue pour les vêtements de seconde main. Au milieu se trouve Gebetex Tri Normandie. L’entreprise va construire une unité de tri à La Chapelle-Longueville (Eure), son siège social. Objectif, accroître la production en industrialisant l’activité de manutention tout en continuant à miser sur le tri manuel. "Aujourd’hui, nous trions 4 000 tonnes de textiles par an provenant de toute la France. Avec cette nouvelle installation, nous prévoyons de monter à 10 000 tonnes", annonce Jean-Mayeul Bourgeois, le cogérant de l’entreprise (1,9 million d’euros de chiffre d’affaires et 18 salariés). Gebetex Tri Normandie se fournit auprès de la société mère, Gebetex Collecte, qui achète ses textiles à des associations caritatives et des entreprises d’insertion. 

 

La région Normandie en chiffres

Etablissements 144

Salariés 3 645

Fabrication de textiles 869

Habillement 1 330

Cuir et Chaussures 1 446

Source : Urssaf (décembre 2019)

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