Cession d’actifs, ouverture de capital, suppression de 1500 emplois… Le plan annoncé, le 15 novembre 2023, par Henri Poupart-Lafarge, PDG d’Alstom, pour rassurer les investisseurs est en marche. Le groupe français a déjà cédé pour près de 700 millions d’euros d’actifs et annoncera un nouveau plan pour réduire son endettement à l’occasion de la présentation de ses résultats annuels, mercredi 8 mai. Alors que l'assemblée générale de l'entreprise est prévue le 20 juin prochain, Henri Poupart-Lafarge va céder une partie de ses pouvoirs à Philippe Petitcolin. Ancien patron de Safran, ce dernier va devenir président du Conseil d’administration, comme indiqué mi-novembre.
Depuis l'été dernier, l'action d’Alstom joue aux montagnes russes, ce qui a conduit l’industriel français à quitter le CAC 40 le 5 mars dernier. Coté à 15,74 euros, vendredi 3 mai, le titre est descendu à 10,70 euros en décembre dernier après avoir dépassé 28 euros fin juillet 2023. Depuis le début de l’année, la remontée de l'action est de 29%, ce qui ne l'empêche pas d'avoir baissé 30% en un an. La faute à de gros problèmes de trésorerie. Il y a près d’un an, Moody’s a abaissé la note d’Alstom à Baa3, dernier stade avant de passer du statut «d’investissement» à celui de «spéculatif». Après avoir évité une nouvelle dégradation à l’automne dernier, le chiffon rouge est toujours agité.
Une situation paradoxale
La situation d’Alstom est paradoxale. Bonne nouvelle, son carnet de commande est plein avec plus de 90 milliards d’euros d'engagements. Reste que le groupe fait face à des retards de livraison, des usines saturées, d’autres menacées de fermeture et des problèmes financiers largement liés à l’absorption de Bombardier Transports. La CGT va plus loin et rattache l’origine des problèmes financiers au passage de Bouygues comme actionnaire. «Il a vidé les caisses et c’est beaucoup plus significatif que les conséquences du rachat de Bombardier, dénonce Boris Amoroz, délégué syndical CGT Alstom. En 2019, Bouygues a touché 3 milliards d’euros de dividendes exceptionnels, ce qui a mis Alstom en difficultés et pourtant il n’a jamais rien fait pour l’entreprise.»
Cette mauvaise passe n’aurait pas autant de répercussions sans le pouvoir exorbitant des agences de notation. Henri Poupart-Lafarge est certain de réussir l’intégration de l’industriel canadien dans les deux ans à venir. Si cela a pris plus de temps que prévu c’est que la situation de Bombardier était encore plus catastrophique qu'attendue. Les dirigeants de Saint-Ouen ont-ils mal évalué la situation ? Lors du rachat du groupe canadien, ils avaient finalement revu à la baisse le prix de l’acquisition. «C’était de notoriété publique que Bombardier Transports allait mal et les problèmes de trésorerie viennent du fait que la situation est toujours pire que ce que l’on attend, analyse Patrick Jeantet, président de la Fédération des industries ferroviaires (FIF). Il faut y ajouter les chaînes logistiques mondiales en difficulté. Alstom a dû refaire des stocks et mobiliser du cash. »
Chez Bombardier, les fournisseurs n’étaient pas toujours payés, comme nous l’ont confirmé nos sources au Québec ou au Royaume-Uni, qui ont accueilli Alstom avec soulagement. Des contrats à perte et impossibles à réaliser dans les temps avaient été signés alors que les usines manquaient souvent d’investissements. Selon nos informations, les retards de livraison étaient cinq fois plus importants chez Bombardier que chez Alstom.
700 millions d’euros de cessions d’actifs
Le 4 octobre, Alstom avait annoncé que son flux de trésorerie serait négatif d'environ 1,15 milliard d’euros au premier semestre de son exercice 2023-2024 et l’action avait plongé de 40%. Depuis, la direction s’attèle à réduire l’endettement avec un objectif de baisse de sa dette de 2 milliards d’euros à l’horizon 2025.
Dans l'immédiat, la première étape est de présenter un bilan acceptable pour Moody’s. La cession des activités de signalisation d’Amérique du Nord pour 630 millions d’euros au groupe allemand Knorr-Bremse AG a déjà séduit les analystes, à commencer par Deutsche Telekom. Henri Poupart-Lafarge avait annoncé entre 500 millions et 1 milliard d’euros de cessions pour son groupe qui a réalisé un chiffre d’affaires de 12,8 milliards d’euros sur les trois premiers trimestres de l’exercice 2023/2024 clôturé au 31 mars. Alstom s’est aussi débarrassé de ses parts dans le russe TMH, dont il détenait 20% du capital, pour 75 millions d’euros en janvier. Alors qu’on parlait de cessions en Chine, de source syndicale, la piste a été abandonnée.
Les analystes retrouvent le sourire
Selon la note des analystes de CITI en date du 21 avril, «à 630 millions d'euros, cela répond largement à l’objectif pré-annoncé de 0,5 à 1 milliard d’euros de cessions totales. […] La valorisation semble bonne sinon spectaculaire, [...] Nous attendons une mise à jour du plan de 2 milliards d’euros […] Notre objectif de cours à 12 mois sur Alstom est de 24 euros.» Selon les analystes de Deutsche Bank, qui estiment que le plus dur est passé, l'augmentation de capital pourrait être limitée à 500 millions d'euros au lieu d’1 milliard envisagé il y a quelques mois.
«Les signaux que nous avons actuellement montrent que nous devrions terminer l’exercice en ayant remonté la pente, rassure Claude Mandart, délégué central CFE-CGC. Le discours est paradoxal. Des ponctions vont être effectuées dans les fonctions support, alors que le carnet de commandes frôle les 100 milliards d’euros. Le problème c’est la capacité à livrer à l’heure et à générer du cash.» La modernisation des usines, la robotisation, l’arrivée de l’IA … Tous ces leviers doivent permettre de gagner du temps à condition que le plan social ne désorganise pas la production, les recrutements et la formation. Selon les prévisions d’Alstom, le chiffre d’affaires devrait être en croissance d’environ 5%, la marge d’exploitation autour de 6% et les flux de trésorerie négatifs de 500 à 750 millions d’euros.
Il ne faut pas oublier qu’Alstom a des atouts considérables. Il est le seul constructeur global et présent sur tous les continents, son carnet de commandes est plein ce qui permet de mieux sélectionner les appels d’offres, et les livraisons des contrats de Bombardier s’épuisent. Pour la CGT, «l’entreprise n’est pas en aussi mauvaise situation que cela. Il y a des problèmes de cash et de trésorerie, mais ce sont des contrats de long terme et nous sommes payés à la fin», rappelle Boris Amoroz. Quant à l’avenir d’Henri Poupart-Lafarge, il est sans aucun doute lié à la communication financière de mercredi 8 mai attendue par tous les investisseurs et Moody’s. «Si la situation financière s’améliore de manière significative, je ne le vois pas partir, confie une source en interne. Par contre, si la note est dégradée, il va sauter. L’avenir sera scellé pendant les JO.»



