En arrivant à la tête du Cnes, vous avez entrepris une réorganisation de l'agence spatiale. Certaines directions historiques, comme celle des lanceurs, ont disparu au profit de nouvelles divisions. Quels sont vos objectifs ?
Les lanceurs restent évidemment l'un des très grands enjeux du spatial et ils sont au cœur des préoccupations du Cnes. Notre nouvel organigramme répond à trois grands enjeux : mettre en avant les compétences techniques du Cnes, pousser davantage les applications numériques et créer des synergies entre des métiers connexes. Concrètement, cela s'est traduit par la création de deux directions : celle des technologies et du numérique et celle du transport spatial. C'est à la fois une simplification de notre organisation et un moyen de renforcer son efficacité. Les activités techniques gagnent en visibilité, cela permet d'instaurer un dialogue fort entre les différents métiers du Cnes.
Le numérique est aussi mis en avant, car il joue un rôle crucial pour tout le secteur spatial. Nous avons également mis en place une grande direction stratégique qui joue le rôle d'interface entre notre agence, les industriels -les acteurs historiques et les nouveaux entrepreneurs- et nos principaux « donneurs d'ordres », c'est-à-dire les scientifiques et le ministère des Armées. Elle va jouer un rôle important dans nos interactions avec les nouveaux acteurs du new space. Je suis convaincu que le Cnes a un rôle pivot à jouer pour mettre autour de la même table les acteurs de la recherche, les industriels historiques et les jeunes pousses du new space.
Pourquoi vouloir mettre en avant les compétences techniques du Cnes ?
Parce que notre capacité à « tenir le crayon » dans l'élaboration des projets, quand cela est nécessaire, est l'une de nos très grandes forces. Seules quelques agences comme la Nasa et la Jaxa en sont capables. Le Cnes a les compétences pour développer des technologies très en amont, pour ensuite les transférer aux industriels. J'estime que l'une de nos missions est de les préparer à ce qui vase faire dans dix ans. C'est précieux, car pour un industriel, dix ans de R&D, c'est long ! Peu sont capables de se projeter aussi loin, ne serait-ce que du fait des contraintes financières inhérentes à leur activité.
Le Cnes n'est pas simplement un intermédiaire qui se contente de commander des satellites aux industriels ! Notre savoir-faire, nos compétences techniques sont au cœur de la compétitivité de l'industrie française. De plus, à l'heure où de nouveaux entrants ayant des capacités et des objectifs très divers demandent des aides de l'État, il est primordial pour nos tutelles d'avoir une capacité d'analyse des propositions pour bien orienter ces aides. Le new space ne ringardise pas les agences spatiales. Au contraire, il les rend plus nécessaires.
C'est pourtant un sujet qui inquiète vos salariés. Un mouvement de grève a eu lieu le 21 avril pour dénoncer un contrat d'objectifs et de performance (COP) 2022-2025 qui ferait la part belle aux financements des projets industriels au détriment des recherches en interne…
Ce n'est pas avec les budgets du Cnes consacrés à la science que nous allons financer les start-up !
Nous avons signé le COP 2022-2025 avec nos trois ministres de tutelle il y a quelques semaines et il est vrai que des salariés, et des scientifiques, nous disent qu'ils redoutent une moindre implication du Cnes dans les programmes scientifiques à la faveur du soutien aux start-up. Un dialogue intense a lieu sur le sujet entre la direction et les représentants des salariés. Avec les directeurs et les managers du Cnes, nous devons expliquer ce contrat qui est un contrat d'avenir et de confiance pour le Cnes. Il respecte un équilibre nécessaire entre, d'un côté, les activités scientifiques, la Défense, l'autonomie stratégique et, de l'autre, le soutien au développement de notre écosystème spatial dans toute sa diversité.
Ce soutien au développement et à l'exportation de notre industrie est d'ailleurs dans l'ADN du Cnes depuis maintenant plus de soixante ans, il fait appel à notre expertise et nous en tirons bien évidemment un bénéfice. Je veux être très clair, ce n'est pas avec les budgets du Cnes consacrés à la science que nous allons financer les start-up ! C'est en mobilisant un volet du plan France 2030 que le Cnes et Bpifrance vont permettre à ces nouvelles entreprises d'émerger.
En voulant réaffirmer votre capacité à « tenir le crayon », ne craignez-vous pas une réticence des industriels à qui vous pourriez imposer des cahiers des charges trop stricts ?
J'ai été dans l'industrie et je sais qu'il est parfois confortable pour un industriel d'avoir un client qui exprime seulement des besoins macroscopiques. Et il est vrai que le Cnes est un client très exigeant qui aime entrer dans les détails ! C'est vrai que cela crée parfois une « saine »t ension, mais cela est bien normal. C'est comme cela que nous avons réussi à tenir les délais et les coûts de très grands projets industriels.
Mon objectif, c'est de trouver le juste équilibre, domaine par domaine, entre la nécessaire autonomie laissée à des industriels de plus en plus matures et des exigences techniques ambitieuses qui s'expriment par des spécifications claires. Par exemple, sur le volet scientifique ou les démonstrateurs comme Yoda, nous tenons beaucoup le crayon, parce que nous demandons souvent des instruments très spécifiques, des moutons à cinq pattes ! Les industriels ne veulent pas prendre le risque de développer ces équipements qui ont rarement de débouchés ensuite.
Comment s'organisent les transferts de technologies vers les industriels ?
Les industriels montent en puissance. Notre boulot est d'aller là où ils ne vont pas.
Notre force est de pouvoir nous adapter à la maturité des industriels: plus ils sont matures sur les technologies, plus nous les laissons faire. Sur un TRL bas, on avance de notre côté, puis nous transférons. Le Cnes a toujours fonctionné de cette manière. Par exemple, les cinq premiers satellites d'observation Spot [lancés entre 1986 et 2002, ndlr] et les satellites Pléiades ont été entièrement spécifiés par le Cnes, puis Airbus a pris le relais. Il est désormais à la manœuvre sur les satellites Pléiades Neo. C'est parfois un petit déchirement, parce que tout ce que nous développons, nous le donnons finalement à d'autres,mais ça nous pousse à être en permanence dans l'innovation.
Les industriels montent en puissance. Notre boulot est d'aller là où ils ne vont pas. Nous préparons le coup d'après et nous y mettons de plus en plus de moyens. Grâce à cette interaction avec nos industriels, la France est un très grand pays du spatial et dans plusieurs secteurs clés, comme l'observation optique ou les télécoms, nous n'avons pas grand-chose à envier à ce qui se fait aux États-Unis ou ailleurs dans le monde, que ce soit en termes de performance ou de coûts.
Quels sont les moyens mis sur la table pour penser «le coup d'après »?
Ils sont assez importants. Nous sommes sur une trajectoire croissante de soutien de l'État. Au budget du Cnes de 2,4 milliards d'euros s'ajoutent désormais les enveloppes des programmes France Relance [365 millions d'euros] et France 2030 [1,5 milliard d'euros], dont l'État nous a confié la mise en œuvre avec Bpifrance. Sur notre budget propre, 1 milliard est consacré à l'Agence spatiale européenne (ESA) au titre de la contribution de la France.
Quels projets scientifiques allez-vous porter dans les prochaines années ?
La France détient un vrai savoir-faire dans les technologies d'observation de la Terre et la Nasa vient nous chercher à chaque fois dans ce domaine.
Nous voulons mettre en place et mener de beaux programmes scientifiques avec les autres agences spatiales. C'est crucial pour le rayonnement scientifique de la France et de l'Europe. Les laboratoires du CNRS et des universités ont besoin de ces programmes pour poursuivre leurs recherches. Nous voulons également accélérer les projets liés à l'observation de la Terre pour le climat. C'est un enjeu majeur du spatial européen, notamment au travers du programme qui succédera à Copernicus.
La France détient un vrai savoir-faire dans les technologies d'observation de la Terre et la Nasa vient nous chercher à chaque fois dans ce domaine. Nous pouvons mesurer de nombreux paramètres, comme la température, la salinité des océans, l'humidité des sols, la composition de l'atmosphère - notamment le CO2 -, ou encore l'altimétrie des mers et demain celle des fleuves et grands lacs. Autant de données qui viennent nourrir les modèles climatiques. Nous savons acquérir toutes ces informations, mais nous voulons désormais qu'elles soient plus nombreuses, collectées plus souvent et de manière plus précise.
Quelle est la place des technologies d'exploitation des données issues du spatial au Cnes ?
Ces compétences sont cruciales pour le Cnes. Savoir bien utiliser les données est aussi important que leur acquisition. Quelque soit le type de data que l'on souhaite traiter, il faut souvent pouvoir les croiser avec des données au sol. Et c'est quelque chose qui, souvent, n'est pas très bienfait. Il y a également des enjeux techniques importants dans le fait de manipuler correctement des données : ainsi, lorsque vous cherchez à mesurer un phénomène physique, vous allez avoir des capteurs différents ou alors calibrés différemment. Il faut pouvoir déterminer comment, numériquement, vous êtes capables de corréler, redonder et améliorer la fiabilité des données. C'est de la mise en relation de données hétérogènes. Une compétence désormais fondamentale.
À cela s'ajoute la gestion des données elles-mêmes, produites parles satellites. Les datalinks ne sont pas suffisants pour tout redescendre : il faut donc identifier, là-haut, quelles sont les informations les plus pertinentes pour l'analyse. Les satellites doivent embarquer de plus en plus de capacité de calcul. C'est un vrai défi parce que l'on n'aime pas beaucoup effectuer des calculs dans un environnement aussi défavorable quel'espace. Sur tous ces sujets, nous espérons renforcer les compétences du Cnes en partenariat avec d'autres organismes de recherche, comme le CNRS et l'Inria.
Quel est le futur des lanceurs européens ?
Le lanceur, c'est l'accès à l'espace. C'est donc le cœur de l'autonomie stratégique spatiale européenne. C'est pour cela que la France a tant investi dans les programmes Ariane. Nous avons aujourd'hui un lanceur lourd, Ariane 5, très efficace mais cher. Notre priorité, c'est de réussir Ariane 6 et d'avoir un premier lancement très rapidement. Ariane 6 coûtera deux fois moins qu'Ariane 5 et, grâce à sa forte modularité, remplacera le lanceur Soyouz que nous utilisions en Guyane. Cette fusée va également offrir une flexibilité inédite grâce à son premier étage réallumable. Elle a déjà enregistré un énorme succès commercial : Arianespace vient de signer un gigantesque contrat avec Amazon pour 18 lancements.
Le Cnes doit aider ces start-up, au travers de programmes d'incubation et d'accélération, mais aussi en leur achetant des lancements.
Au-delà d'Ariane 6, il y a la question du réutilisable. C'est une technologie que nous ne maîtrisons pas encore et nous devons nous en emparer! Le lanceur Maïa, annoncé fin 2021, sera un lanceur de petite dimension [500 kg de charge utile, ndlr] réutilisable, propulsé par le moteur Prometheus. Il nous permettra de fourbir nos armes sur cette technologie tout en ouvrant, lors de son lancement en 2026, un marché pour la mise en orbite basse de satellites de petites dimensions.
De nombreuses start-up sont également positionnées sur le segment des micro ou petits lanceurs…
Oui, et le financement de France 2030 va accélérer cette dynamique. Ces jeunes pousses ont plein d'idées très intéressantes, mais elles ne vont pas passer du jour au lendemain du micro-lanceur au lanceur super lourd. Travailler sur un lanceur, c'est développer un moteur qui teste les limites de la résistance des matériaux. Un booster, ce sont des centaines de tonnes d'explosifs ! Tout cela demande du temps, des compétences très fortes et des budgets conséquents.
Le Cnes doit aider ces start-up, au travers de programmes d'incubation et d'accélération, mais aussi en leur achetant des lancements. Elles veulent surtout qu'on leur fasse confiance. Nous devons être capables de discuter avec elles techniquement pour déterminer les idées les plus pertinentes justifiant un soutien public et les aider à les développer. Plus leurs idées sont crédibles, plus nous aurons confiance, plus nous serons capables de leur acheter des lancements et donc de les crédibiliser sur le marché. C'est un fonctionnement que la Nasa a déjà mis en place avec un certain succès. Il marchera également chez nous.



