La réglementation se resserre autour de la pollution plastique… Quels problèmes pose ce matériau ?
Cela dépasse largement l’image de la tortue empêtrée dans un sac plastique. La pollution démarre dès la production et se poursuit pendant l’usage, le recyclage et l’enfouissement : le plastique se fragmente inexorablement et lentement. Des particules micro- et nanométriques sont relarguées et se dispersent dans tous les compartiments terrestres et biologiques, jusque dans nos propres corps.
Connaît-on réellement l’ampleur de cette pollution ?
Nous ne savons pas tout des conséquences possibles. Plus de 9 milliards de tonnes de plastique sont accumulées sur Terre, cinq fois plus que la biomasse animale totale. Il se dégrade et se disperse actuellement dans l’environnement, et nous en rajoutons 0,5 milliard de tonnes chaque année. Mais ce n’est pas parce qu’on ne peut pas quantifier précisément la présence ou la nature des particules à l’échelle de la planète qu’il faut minimiser le problème. Des milliers d’études mettent en lumière les impacts terribles de la pollution plastique sur notre santé et notre environnement. Des particules issues de l’isolation des bâtiments ont été retrouvées dans les glaces en Arctique. D’autres études montrent que le plastique est présent en abondance dans les mers et affecte le phytoplancton. Une équipe chinoise a montré que les nanoparticules de plastique pénètrent les arbres par leurs racines jusqu’à s’accumuler dans les feuilles, en perturbant leur croissance.
Le risque sanitaire de cette pollution a-t-il vraiment été démontré ?
Le plastique interagit avec son environnement et toutes les études montrent qu’il a des effets délétères sur la santé.
On m’a posé mille fois cette question… Nous ne savons pas tout, mais faut-il avoir une réponse précise sur tous les effets possibles de la pollution plastique pour commencer à protéger les populations ? Nous aurions dû appliquer le principe de précaution : démontrer l’innocuité de cette substance avant de la déployer massivement. C’est un principe adopté par nos sociétés, sauf pour le plastique ! La communauté scientifique étudie la toxicité des plastiques depuis trente ans, et de façon plus intensive depuis une dizaine d’années. Le plastique interagit avec son environnement et toutes les études montrent qu’il a des effets délétères sur la santé. Nous savons que certains cancers du poumon sont corrélés à la présence de fibres de plastique dans cet organe. Une étude récente montre une quantité très élevée de microplastiques dans les tissus érectiles d’hommes ayant des problèmes d’érection.
Toutes ces alertes démontrent que le plastique n’est pas bénin. Bien sûr, on ne peut pas mesurer la surmortalité future liée au plastique. Les effets sont très différents selon le matériau et son histoire, et l’impact sanitaire a lieu à très long terme : il ne peut pas être observé simplement dans les études sur modèles animaux. Se dire qu’il faut plus de connaissances avant d’agir, c’est de la procrastination et de la mise en danger d’autrui, notamment des générations futures.
Pourtant, depuis les années 1950, ce matériau connaît une croissance quasi exponentielle...
Tout est mis en œuvre pour garantir la santé économique des pays plutôt que celle des citoyens. Nous déployons des solutions compliquées – le « recyclage », les plastiques biosourcés... – qui n’ont pas d’impact significatif sur la pollution. Seule solution : réduire dès maintenant notre usage du plastique au strict nécessaire. Avec mon équipe, nous travaillons sur la notion d’empreinte plastique. Cela fait l’objet d’un article publié dans « Nature Sustainability » en 2022 – une victoire, car il est difficile de publier des articles qui tranchent radicalement avec les positions scientifiques dominantes. Nous défendons l’intérêt de comptabiliser les effets à long terme du plastique, une notion intrinsèquement absente des analyses de cycle de vie, la méthode d’évaluation standard des impacts environnementaux.
Pourrait-on imaginer un « Plasti-Score» ?
Oui, dans le cadre du projet PlastiPrint financé par l’université de Montpellier, nous développons une méthodologie pour calculer l’empreinte plastique des emballages. Là encore, nul besoin d’attendre une méthodologie parfaite pour agir. Le principal impact environnemental des matériaux plastiques est leur empreinte plastique. Comme elle n’est pas comptabilisée, ces matériaux sont, de fait, valorisés. C’est le cas de bon nombre de technologies bas carbone.
C’est-à-dire ?
Donner la priorité aux technologies de transition nous oblige à réduire d’autres consom-mations de plastique.
Nous avons fait le choix de développer des technologies de transition en raison de leur moindre impact sur les émissions de gaz à effet de serre. Mais imaginez que l’empreinte plastique soit intégrée ? Les éoliennes, les voitures électriques, les panneaux solaires… Tous contiennent du plastique. Nous remplaçons une empreinte carbone par une empreinte plastique. Il faut arbitrer les priorités en connaissance de cause : donner la priorité aux technologies de transition nous oblige à réduire d’autres consommations de plastique pour ne pas faire flamber la pollution globale.
De nombreuses filières réfléchissent pourtant à la fin de vie de ces technologies et au recyclage que vous dénoncez.
Ce n’est pas du recyclage, je le qualifie de décyclage. Les plastiques en fin de vie sont réutilisés pour fabriquer d’autres objets, comme des bancs publics ou des pulls. Cela n’a rien d’écologique, puisque ces nouveaux objets continuent à se dégrader sous forme de particules tout au long de leur vie. Ces objets décyclés ne présentent aucun intérêt vis-à-vis de la pollution plastique, et de plus, contribuent à faire disparaître des filières industrielles qui ne présentent pas de problèmes environnementaux – bois, laine, coton. Le décyclage contribue à augmenter la pollution plastique en rassurant le consommateur et en l’incitant à consommer. J’ai cru au recyclage, j’ai consacré plus de vingt ans aux différentes législations au sein de l’Autorité européenne de sécurité des aliments. J’ai étudié tous les dossiers fournis par les industriels, c’est là où j’ai découvert ses limites.
Quelles sont les limites du recyclage ?
Prenons l’exemple du PET qui compose nos bouteilles. Un circuit de collecte spécifique existe pour récupérer certaines bouteilles – qui n’ont pas contenu de produits toxiques ou huiles notamment. Elles sont broyées, lavées et décontaminées pour éliminer tous les contaminants adsorbés à l’usage. Le plastique étant dégradé, il doit être repolymérisé. Première limite : ces procédés nécessitent beaucoup de ressources (eau, énergie...). Mais surtout, il n’existe pas d’autre matière recyclable que les bouteilles en PET. Le recyclage est limité à une molécule et un seul usage. Les autres plastiques sont moins denses et se dégradent très vite, et beaucoup d’additifs difficiles à éliminer y sont ajoutés. J’ai longtemps cru que la technologie permettrait de dépasser ces verrous, mais je réalise que ce n’est rentable ni environnementalement ni économiquement. Sans compter que ces plastiques recyclés vont continuer à se dégrader et émettre des particules. Tout cela pour fabriquer des bouteilles d’eau, qui peuvent être remplacées par des bouteilles en métal ou verre.
Qu’en est-il des promesses offertes par les nouveaux modes de recyclage : chimique, enzymatique... ?
Ils sont intéressants scientifiquement, mais ils ne doivent pas servir à encourager la consommation de plastiques non essentiels. Le seul recyclage enzymatique qui fonctionne aujourd’hui est celui du PET. Or il est déjà recyclé mécaniquement… Pour les autres plastiques, le recyclage enzymatique n’est pas rentable. Quant au recyclage chimique, il consiste à solubiliser le polymère à l’aide de solvants ou attaquer la matière avec des acides et des bases pour revenir au monomère. Son bénéfice environnemental n’est pas suffisamment démontré.
S’il n’existe aucun moyen d’empêcher toute pollution additionnelle en utilisant du plastique d’origine fossile, les plastiques alternatifs sont-ils la solution ?
Là encore, ils ne doivent pas encourager une consommation non essentielle. Il y a plusieurs problèmes avec les nouveaux plastiques. Le PLA est un plastique biosourcé fabriqué à partir d’acide lactique – issu de fermentation biologique – polymérisé par voie chimique. Cela le rend biodégradable uniquement en conditions industrielles, à une température supérieure à 60 °C. Dans la nature, ce plastique va lui aussi émettre des particules… Cela ne résout pas le problème de la pollution. De plus, on ne peut raisonnablement pas imaginer utiliser les surfaces agricoles pour produire de la betterave ou du maïs qui serviraient à fabriquer des plastiques.
Nous travaillons sur un plastique biodégradable en conditions naturelles issu de résidus agricoles : le PHA. Ce polyester est fabriqué par des micro-organismes qui se développent sur des effluents agricoles, et mélangé à des résidus très riches en fibres lignocellulosiques (paille ou sarments de vigne broyés). On obtient un matériau qui ressemble beaucoup à du plastique opaque. Comme il est biodégradable en conditions naturelles, cela offre la garantie qu’il ne s’accumulera pas de façon massive sur Terre. C’est un prérequis fondamental : les matériaux doivent s’insérer dans les cycles biogéochimiques naturels. Ce n’est pas le cas du plastique.
Pourquoi des matériaux comme le PHA ne se développent-ils pas plus ?
Les matières premières que nous utilisons n’empiètent pas sur la production alimentaire, mais il est inimaginable de remplacer les volumes colossaux de plastique consommés aujourd’hui par ce seul matériau. Tous les résidus agricoles existants ne suffiraient pas. La réponse prioritaire au problème de la pollution reste la sobriété.
Comment la mettre en place ?
La consommation de plastique est strictement proportionnelle au PIB. Prenons nos responsabilités et arrêtons de développer des mesures inutiles sans se pencher sur notre consommation. Dans la construction, l’habillement, l’emballage…, la majorité des plastiques sont inutiles ! Il est nécessaire de définir une notion d’essentialité du plastique.
La science et la technologie n’ont-elles donc rien à nous apporter pour résoudre le problème de la pollution plastique ?
Mais bien sûr que si ! Aujourd’hui, les recherches s’intéressent uniquement au décyclage et aux matériaux alternatifs. La priorité devrait être donnée à cette notion de non-essentialité du plastique qui n’a jamais été étudiée. Dans le cadre de notre projet Next Genpack, nous avons travaillé sur le non-bénéfice des emballages plastiques pour la conservation des fruits et légumes. Pour le projet franco-chinois Agriloop, nous développons cette fois des usages frugaux de matériaux plastiques dans l’agriculture, en étudiant le juste besoin des agriculteurs. Il faut développer des projets équivalents dans tous les secteurs d’activité. Trop peu d’argent est investi en ce sens.
Est-ce aux industriels de s’emparer du sujet ?
On ne peut pas leur demander de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Et les consommateurs ont déjà pris beaucoup d’initiatives sur le sujet de la réduction de leurs usages. C’est aux gouvernements de nous aider à aller vers la sobriété en finançant la recherche nécessaire sur les usages que nous faisons de ce matériau.
Propos recueillis par Anaïs Maréchal
Plasticienne
Au laboratoire Ingénierie des agropolymères et technologies émergentes, Nathalie Gontard encadre une équipe travaillant sur de nouvelles solutions d’emballage alimentaire. Cette Ardéchoise de 60 ans a toujours alerté sur la pollution plastique. À l’issue de ses études à Polytech et de son master en nutrition, elle rédige une thèse sur le développement d’emballages biodégradables. Elle passera sa carrière à essuyer les plâtres : en 1994, au Cirad, elle lance les premières études sur l’utilisation traditionnelle de feuilles végétales comme emballage alimentaire. Recrutée en 2000 à l’université de Montpellier pour travailler sur les produits laitiers, elle crée un an plus tard une équipe dédiée aux emballages écologiques. Elle s’investit dans les interfaces science-industrie-société à l’Efsa, en coordonnant des projets avec des entreprises, en conseillant les politiques et même en montant sur les planches avec « Plastique, le grand emballement ». Elle a reçu deux Étoiles de l’Europe et la Légion d’honneur.



