« Pour qu’un écosystème de start-up innovantes se développe, il faut ces momentums où tout s’aligne », affirme Maya Noël, directrice générale de France Digitale

Entre le Sommet sur l’IA à Paris, en février, qu’elle considère comme un grand moment, et une conjoncture économique plutôt difficile, Maya Noël reste confiante dans le développement de l’écosystème français et européen des start-up innovantes.

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Portrait de Maya Noel, directrice generale de France Digitale.

Comment se porte la tech française ?

Le contexte économique, politique et géopolitique fait qu’il y a un vrai ralentissement, même s’il ne faut pas oublier la belle progression de l’écosystème des start-up en France depuis quinze ans. Ce que l’on craint, c’est une forme de décélération alors que l’on est dans une course et que l’on va déjà moins vite que nos concurrents américains. Il y a encore de l’argent sur le marché du capital-risque, mais les investisseurs institutionnels sont un peu plus frileux. Et on a encore trop peu d’exits [rachats ou introductions en Bourse des start-up, ndlr] en France et en Europe, cela grippe la mécanique globale qui a besoin que l’argent puisse ressortir, avec des bénéfices, pour pouvoir être réinjecté encore et encore. 

Pour autant, le contexte actuel peut aussi susciter de nouvelles dynamiques en Europe. Je pense notamment au secteur de la défense, pour lequel des fonds d’investissement dédiés devraient se développer. Et on a des start-up intéressantes, de beaux projets dans ce secteur en France. Le Sommet sur l’intelligence artificielle de mi-février a par ailleurs été un moment fort qui a redynamisé l’écosystème.

En quoi le Sommet sur l’IA a-t-il été important ?

Je pense que cela faisait un certain temps que l’on n’avait pas connu un tel moment, avec tous les ingrédients réunis pour donner un élan : de belles annonces d’investissements internationaux, la mise en lumière de belles entreprises, la démonstration des usages de l’IA… Avec ce sommet, l’Europe a dit qu’elle était dans la course, avec la France pour locomotive. Les Business Days que nous avons organisés cette semaine-là ont été un énorme succès : nous avons refusé près de 6 000 personnes et Station F n’a jamais été aussi remplie ! Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas senti une telle énergie et une telle fierté devant la force de notre écosystème. Ce sont des moments importants. 

Avec ce sommet pour l'IA, l’Europe a dit qu’elle était dans la course, avec la France pour locomotive.

Pour qu’un écosystème se développe, il faut ces « momentums » [impulsions, ndlr] où tout s’aligne. Il faut qu’il y ait une volonté de créer des projets, qu’il y ait des investisseurs pour les financer, qu’il y ait des clients et qu’on décide tous ensemble d’avoir des talents. Et tout cela se crée autour d’un « narratif ». Je pense que c’est ce que l’on a réussi à faire en France avec la french tech. Notamment avec l’initiative Tibi, en 2019, qui a mobilisé les investisseurs institutionnels pour qu’ils investissent des milliards dans l’innovation. Cela a créé un momentum qui a attiré d’autres fonds, notamment étrangers. 

Ce fut l’occasion de présenter votre cartographie annuelle des start-up d’IA en France. Quels en sont les points saillants ?

Notre cartographie montre d’abord que la France a vraiment beaucoup de start-up en IA, comparativement aux autres pays européens (781 start-up recensées). Nous sommes probablement le pays le plus moteur. Ce qui est aussi intéressant, c’est que l’on est présent sur toutes les couches de la chaîne de valeur de l’IA, des puces aux applicatifs en passant par l’infrastructure de données. Ce qui signifie que l’écosystème français peut aller capter la valeur à tous les niveaux. Enfin, on a une excellence particulière dans les start-up dédiées aux applications en santé, ce qui s’explique par le fait qu’on a une très bonne médecine en France.

L’essor des deeptechs est un autre phénomène marquant de ces dernières années. Comment France Digitale est-elle impliquée ?

Ce que l’on défend à France Digitale, et que l’on essaie de déchiffrer pour tous, c’est l’écosystème d’innovation. Avec trois axes clés : comment arrive-t-on à former les bons talents, à les attirer et à les garder ? Comment est-ce qu’on parvient à avoir les moyens suffisants pour les financer, à trouver les fonds pour développer les entreprises ? Et comment peut-on leur donner accès à des marchés, notamment en harmonisant le marché européen – un de nos combats de fond – et en levant les freins réglementaires ? Tout cela, c’est commun à toutes les start-up. Nous avons donc assez naturellement des start-up deeptechs parmi nos membres. Et nous travaillons avec l’association France Deeptech, comme d’ailleurs avec une quinzaine d’associations plus spécialisées ou sectorielles. Il y a aussi une forme de continuité : je pense que la capacité de la France à faire émerger et à financer des projets deeptechs vient en partie de ce qui a été réalisé avec les start-up du digital.

Qu’en est-il du financement de la deeptech en France ?

Ce qui a lieu avec l’IA peut jouer un rôle d’entraînement : le passage de la recherche à l’application commerciale s’y fait en un temps record !

Même si cela a progressé, le financement de projets deepetchs reste compliqué, car le capital-risque en France est majoritairement peu tourné vers les projets R&D de très long terme. L’échelle de temps ne correspond pas aux standards des fonds d’investissement classiques, qui veulent que l’argent circule sur environ dix ans. Il s’agit aussi d’un manque de familiarité avec la recherche technologique. Il y a une disparité entre les fonds sur ce sujet. Certains baignent dans les centres de recherche un peu partout en Europe, et c’est pour eux naturel d’aller financer des projets à la source, dans les laboratoires, tandis que d’autres s’en sentent un peu trop éloignés. Ce n’est pas évident d’aller chercher des projets de recherche, la mécanique n’est pas encore totalement rodée. Plus largement, il y a encore du travail à faire pour rapprocher culturellement les mondes de la recherche et du business. Les choses se sont améliorées mais il est toujours assez rare que des chercheurs aillent travailler un ou deux jours par semaine dans le privé ou développent des applications de leur recherche. À cet égard, ce qui a lieu avec l’IA peut jouer un rôle d’entraînement : le passage de la recherche à l’application commerciale s’y fait en un temps record !

Que pensez-vous du reflux des investissements dans les start-up industrielles relevé par Bpifrance ?

Un écosystème, ça se construit par vagues, avec des moments d’alignement pour susciter l’engouement, donner un élan. Et je crois que la France, notamment avec Bpifrance, a récemment réussi à le faire autour de la réindustrialisation. Des fonds apparaissent, il y a eu des subventions « Première Usine », des industriels qui investissent plus dans l’innovation... Et à la clé des créations d’usines. Mais quand je parle de vagues, cela signifie qu’il y a aussi des moments plus difficiles si les retours ne sont pas aussi bons qu’espérés. On est dans un tel moment : de l’argent a été investi dans des projets très prometteurs qui n’ont pas abouti et cela crée un peu plus de frilosité. Mais je pense que les choses vont redémarrer, surtout si des success-stories s’écrivent ! Verkor pourrait en être une : tous les ingrédients sont réunis, avec la volonté française et européenne de faire émerger une filière dans les batteries, des banques prêtes à financer un projet risqué, un client en face avec Renault...

Beaucoup d’observateurs questionnent la rentabilité du développement des grands modèles de langage, tant les coûts sont élevés et les revenus incertains. Quel est votre avis ?

Je n’ai pas de réponse quant aux modèles économiques qui vont sortir de cette course aux grands modèles de l’IA générative. Mais je pense que pour les Gafam, ce n’est pas cela qui compte vraiment. Il faut comprendre que ce qu’ont réussi les hyperscalers américains [les fournisseurs de solutions cloud à grande échelle, tels Amazon Web Services et Microsoft Azure, ndlr], c’est d’être partout. Ils ont en gros 80 % de part de marché sur toute la verticale du numérique. Toute l’infrastructure numérique repose sur eux. Quelle que soit votre entreprise, vous payez ces hyperscalers parce que vous y hébergez vos données, vous utilisez leurs applications ou leur puissance de calcul. Et je crois qu’ils pensent l’IA générative de cette manière verticale : peu importe s’il y a un modèle économique intrinsèque aux grands modèles. Une fois qu’ils sont intégrés à un hyperscaler, ils forment la surcouche de valeur qui va lui permettre de tout capter. C’est bien pour cela que tous les Google et Microsoft sont en train de proposer à tout le monde, même dans les services publics français, des formations gratuites à leurs services d’IA. Toutes ces personnes ainsi formées vont in fine utiliser leurs services. Et c’est bien là le problème.

Peut-on vraiment espérer créer une alternative européenne aux Gafam ?

Il faut qu’on ait une french tech à l’échelle européenne, une « european tech » : un écosystème dont on est fier, que l’on développe et que l’on met en avant.

Moi, j’ai plein d’espoir ! L’IA générative nous montre justement que le numérique peut très vite changer. OpenAI n’existait pas dans le paysage il y a cinq ans... Je crois qu’il faut qu’on ait une french tech à l’échelle européenne, une « european tech » : un écosystème dont on est fier, que l’on développe et que l’on met en avant. Et cela demandera peut-être des efforts pour se dire que, sur telle activité, si l’on veut faire émerger un champion européen, il faut éviter de se concurrencer entre pays et donc miser sur la meilleure entreprise, qui n’est pas forcément celle de son pays. Il y a une prise de conscience croissante sur ces sujets. Des consultations laissent ainsi entendre que l’on n’est peut-être pas si loin de la création de ce 28e régime [un régime européen pour aider les jeunes entreprises innovantes à grandir sur le continent, ndlr] que nous appelons de nos vœux depuis longtemps. 

Par ailleurs, le sujet de la préférence européenne pour les achats – l’un de nos autres combats de long terme –, en premier lieu pour la commande publique, est en train de monter en puissance face au protectionnisme de l’administration Trump. De même, le mouvement anti-science qui gagne les États-Unis pourrait pousser des scientifiques à venir chez nous. Entre ce que l’on connaît de la Chine et ce que l’on voit se passer outre-Atlantique, l’Europe représente une troisième voie. C’est une opportunité ! 

Propos recueillis par Manuel Moragues

Lobbyiste optimiste

Est-ce dans sa capacité à rebondir qu’elle puise son optimisme ? À 36 ans, Maya Noël est en tout cas « sûre qu’on va y arriver », comme elle l’affirme avec conviction, en se référant au cap fixé par l’association France Digitale qu’elle dirige : créer des champions européens du numérique, et plus généralement de l’innovation. « J’ai vraiment hâte de voir les prochaines années, cela va être hyperintéressant », assène-t-elle, sans jamais oublier de mentionner les « combats de fond » de son association comme la préférence européenne à l’achat. Formée à la Toulouse Business School (TBS), elle s’essaie aux grands groupes avec des stages en finance chez Valeo et Indosuez avant de devenir la première salariée d’un cabinet de recrutement créé par un ancien de TBS. Deux ans plus tard, elle crée sa propre boîte, la plateforme RH pour développeurs YBorder. Adhérente de France Digitale dès 2017, elle est conviée à intégrer l’équipe en 2019, avant d’en être nommée la directrice il y a bientôt quatre ans.

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