Le lobby de la viande gagne sa bataille contre les steaks végétaux

Le bras de fer entre les acteurs de la viande et les nouveaux venus de la protéine végétale a basculé en faveur des premiers. Un nouveau décret a été annoncé ce 4 septembre afin d'interdire les dénominations animales sur les recettes élaborées à partir de protéines végétales. Exit donc les «steaks de soja». Mieux, contrairement à son prédécesseur, le décret ne devrait pas être attaqué grâce à un intense travail mené en coulisses...

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Nutrition & Santé, production de steak de soja Revel (Haute-Garonne)
Les "steaks" de soja produits en France vont devoir trouver un nouveau nom.

Une bataille saignante entre lobbies. A gauche, éleveurs et industriels de la viande qui souhaitent réserver jalousement les «dénominations animales» à leurs produits. A droite, les nouveaux venus des protéines végétales, qui rêvent de conquérir les étals avec leurs «steaks de soja» et autre «aiguillettes végétariennes». L'affrontement, qui dure depuis 2017, de l’hémicycle aux prétoires, pourrait bien avoir connu son dénouement en cette semaine du 4 septembre.

Rembobinons. 2017, premier round : un discret article 31 se glisse dans la première loi «égalité de l’alimentation» (Egalim), censée améliorer la répartition de la valeur au sein des filières agroalimentaires nationales. Est proposé d'«interdi[re] l'utilisation de dénominations associées aux produits d'origine animale dans la promotion de produits d'origine végétale». L’article est torpillé par le Conseil constitutionnel quelques mois plus tard, qui fustige alors un «cavalier législatif» – une disposition sans rapport avec l’objet initial du texte.

A bas les steaks!

Qu'à cela ne tienne. La disposition réapparait fin 2019 dans les débats parlementaires. A l’origine de ces deux amendements espacés de deux ans, le député de la majorité Jean-Philippe Moreau qui se trouve par ailleurs être agriculteur et éleveur dans la Creuse. «Le steak végétarien n’a rien à voir avec un steak, ne serait-ce que d'un point de vue nutritionnel, pose celui qui est désormais consultant. Evidemment que le consommateur ne confond pas les deux : mais une filière n’a pas le droit de s’appuyer sur l’image d’une autre pour se développer. C’était le sens de cette demande, la mienne, mais aussi celle de toute la filière viande.»

C’est ainsi que quelques mois plus tard, l’article 412-10 fait son apparition dans le code de la consommation. Malheur, il laisse le soin à un décret de déterminer concrètement quelles protéines végétales n’auront plus le droit d’user des «dénominations animales». Un lobby se dresse alors sur la route de la filière viande : l’association Protéines France, qui œuvre pour le «développement du secteur des protéines végétales», et représente des industriels comme Avril, Tereos ou encore Roquette – trois des sept membres fondateurs –, attaque le décret.

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Le texte prévoit alors – entre autres – d’interdire au camp des protéines végétales d’utiliser toute «dénomination faisant référence aux noms des espèces et groupes d’espèces animales, à la morphologie ou à l’anatomie animale». Riposte de Protéines France. Elle obtient sa suspension par le juge des référés en juillet 2022, deux mois avant son entrée en vigueur. Les magistrats estiment notamment qu’en omettant de «préciser la liste des termes dont il prohibe l’usage ni [d']en détailler davantage les caractéristiques, le décret contesté porte atteinte à la sécurité juridique». Gain de la première manche.

Sauf que le ministère de l’Agriculture et Culture viande, qui représente la filière, ont fait leurs devoirs de vacances en cet été 2023. Un nouveau décret, avec une liste exhaustive de dénominations cette fois, a été soumis à l'approbation de la Commission européenne ce 4 septembre – le droit communautaire régit, en principe, les dénominations alimentaires. Si le décret laisse subsister des doutes quant à sa légalité – on se demande par exemple pourquoi le terme «grillade» devrait être réservé à la viande –, la guerre menée en coulisses devrait permettre son application sans encombre.

Victoire nationale

Arnaud Rousseau, le président de la FNSEA, le premier syndicat agricole hexagonal, a annoncé le 5 septembre, à l’occasion du congrès de Culture viande que «Protéines France ne déposera pas de recours contre le nouveau décret», rapporte Agra Presse. Il se trouve qu’Arnaud Rousseau est président du conseil d’administration du groupe Avril et que l’actuel président de Protéines France est Paul-Joël Derian… vice-président du groupe Avril en charge de l’innovation. L'association a décliné nos demandes d’entretien.

«Il y a eu un basculement à la FNSEA vers le végétal ces dernières années, détaille Paul Rouche, le président de Culture viande. Toute la filière animale est remontée au créneau. Les fédérations animales ont fait pression sur le président qui a du satisfaire une part importante de ses électeurs.» En attendant le feu vert de Bruxelles, la bataille nationale est gagnée.

Reste que la menace n’est pas enterrée à l'extérieur des frontières : le décret du 4 septembre, comme son prédécesseur, ne vaut que pour les produits transformés en France – la faute à la libre circulation des marchandises. Le supermarché du coin de la rue pourra donc parfaitement continuer de vendre des «steaks de soja» si ces derniers ont été produits, par exemple, en Espagne. Un joli coup de canif dans la «souveraineté alimentaire» de la part de fédérations d’habitude si promptes à la défendre.

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