Sa monumentale entrée dorée se veut la représentation d’un proton qui explose. Bienvenue au nouveau centre de calcul du Cern, le laboratoire européen pour la physique des particules, à Prévessin-Moëns (Ain), en périphérie de Genève. Inauguré en février dernier, ce data center a vocation à répondre aux besoins croissants de collecte, de tri et de stockage de données de l’un des plus grands laboratoires scientifiques mondiaux. Explications.
Juste en face, de l’autre côté de la rue, se situe la salle de contrôle des accélérateurs du Cern. Un vaste open space truffé d’écrans, dans lequel sont monitorées les expériences de l’organisation fondée en 1954. Sous nos pieds, au sein d’un complexe de huit accélérateurs de particules, dont le Grand collisionneur de Hadrons (LHC), le plus puissant au monde, des physiciennes et physiciens sondent l’infiniment petit afin de percer les lois de l’Univers. C’est ici par exemple qu’a été mis en évidence, en 2012, l'existence du boson de Higgs, découverte récompensée par le prix Nobel de physique l’année suivante.
«Le LHC produit plus d'un milliard de collisions de particules par seconde. Rien qu’un de ses quatre détecteurs génère 170 Go [gigaoctets, ndlr] de données par seconde», explique Eric Grancher, responsable des services de base de données au sein du département IT du Cern. Pour traiter cette big data, l’organisation s’appuie sur un réseau mondial : 1,4 million de cœurs de processeurs répartis dans près de 170 centres de calcul au sein d’une quarantaine de pays. Le volume de données stockées dans le monde entier par le Cern ? 1 500 pétaoctets... soit 1,5 milliard de Go !
Ambition environnementale
Construit en 1972, son data center de Meyrin, en Suisse, en héberge 15%. Sauf qu’Eric Grancher et ses équipes prévoient que les besoins de traitement de données dans les années à venir dépasseront les capacités actuelles. D’où la nécessité de bâtir un nouveau data center à proximité, ce qui permet au passage de renforcer la continuité de service en cas de potentiel sinistre.
Pilotée par Equans, filiale du groupe Bouygues, l’édification de ce nouveau centre de calculs devait répondre à un cahier des charges exigeant en matière de performance énergétique, avec un PUE (Power Usage Effectiveness) annuel moyen inférieur à 1,15, sous peine de pénalités. Cet indicateur d’efficacité énergétique mesure le rapport entre la consommation d’énergie totale d’un data center et celle uniquement nécessaire au fonctionnement des serveurs. Le différentiel s’expliquant notamment par le système de refroidissement du bâtiment.
K. Deniau Centre de contrôle du data center. © K. Deniau
Selon l’Uptime Institute, le PUE moyen était de 1,58 à l’échelle mondiale en 2023. Autrement dit, 58% de l’énergie d’un data center n’est, en moyenne, pas consommée par les équipements informatiques. «Comparativement, notre niveau de performance permettra d’économiser plus de 40 000 MWh/an, soit l’équivalent de la consommation d’une ville de 20000 habitants», assure Vincent Itier, directeur de projets d’Equans France.
Air pur et eau fraîche
L’une des explications de cette sobriété tient à la production de froid du data center, assurée non pas par des fluides frigorigènes énergivores mais… par l’air frais ambiant. Sur le toit du bâtiment, des “drycoolers” aspirent en effet l’air extérieur afin de refroidir à 22°C une boucle d’eau fermée, acheminée vers les salles informatiques. Là, des murs de ventilation, appelés “fanwalls”, distribuent ce froid, dans un bruit assourdissant, afin de garder une température globale définie par le Cern de 26°C (4°C de plus que la norme du secteur).
L’été, quand l’air extérieur dépasse 22°C, de l’eau ruisselle sur les cartons humides des “drycoolers”, afin de refroidir la boucle d’eau, par évaporation. Il est aussi prévu que le bâtiment, d’une surface de 6400 m², récupère la chaleur fatale des serveurs afin de contribuer au futur réseau de chaleur du campus français du Cern.
K. Deniau Espace de récupération de la chaleur fatale des serveurs. © K. Deniau
«Il est possible de réaliser cette installation avec de telles ambitions de sobriété énergétique du fait de la spécificité du Cern. Mais cela est difficilement reproductible pour des hébergeurs traditionnels qui doivent servir des clients aux contraintes variées», reconnaît Vincent Itier. Même si, isolément, ces différentes technologies pourront être déployées dans d’autres contextes.
Les parties prenantes se montrent moins disertes sur son coût. D’après les budgets en ligne du Cern, près de 60 millions d’euros ont été consacrés globalement au projet entre 2021 et 2024. Sachant que, de 4 MW actuellement, la puissance du data center va progressivement atteindre les 12 MW d’ici à 2033. Le tout réparti au sein de 6 salles informatiques de 350 m². De quoi continuer à scruter les particules et les données, de l'infiniment petit à l’infiniment grand.



