Entretien

«La nanophysique permet d’envisager de la médecine de masse» pour traiter des cancers, assure Laurent Levy, PDG de Nanobiotix

Suite à un accord d’un potentiel de plus de 2 milliards d’euros en 2023 avec le laboratoire américain J&J, Nanobiotix entrevoit l’arrivée sur le marché de ses premiers produits qui pourraient révolutionner l’approche thérapeutique de multiples cancers. Spécialiste français de la nanophysique, le laboratoire fondé en 2003 à Paris et qui a levé plus de 300 millions d’euros en 20 ans enchaîne des avancées cliniques prometteuses ces derniers mois, comme l’explique Laurent Levy, son PDG.

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"Nous avons traité des centaines de patients en essais cliniques, dans plusieurs cancers comme le pancréas, l’oesophage, le foie, le poumon, la tête et le cou, le sarcome, ou encore la prostate", relate Laurent Levy, PDG de Nanobiotix.

L'Usine Nouvelle – Ces derniers mois, Nanobiotix a publié des avancées prometteuses pour son premier produit, NBTXR3, dans certains cancers, en particulier celui de la tête et du cou. Qu’est-ce qui différencie votre technologie ?

Laurent Levy – Notre technologie est basée sur de la physique et pas seulement sur de la biologie. Alors que le développement des médicaments s’est concentré sur la chimie depuis les années 1940, puis sur la biologie depuis les années 1980, nous amenons de la physique au cœur de la cellule. C’est ce qui rend unique Nanobiotix.

Comment décrivez-vous ce premier produit, NBTXR3 ? C’est un vecteur ? Un médicament ?

C’est un nouvel outil thérapeutique. Il est activé par la radiothérapie et peut fonctionner seul ou en combinaison avec des médicaments. Nous avons commencé par le cancer, qui englobe des dizaines d'indications, pour lequel les traitements prédominants restent la chirurgie et la radiothérapie. Celle-ci soigne 60% de tous les patients, c’est l’outil le plus utilisé. C’est très puissant mais limité, car une tumeur dans un corps humain est toujours entourée de tissus sains, et pour l’irradier les rayons doivent aussi traverser ces tissus sains. Cela limite la dose que l’on peut déposer dans la tumeur à cause des effets secondaires. Nous nous sommes appuyés sur la nanophysique pour augmenter la dose dans la tumeur sans augmenter les rayons dans les tissus sains.

NBTXR3 est une nanoparticule cristalline, l’oxyde d’hafnium, un matériau inerte et un super absorbeur de rayons X. L’hafnium, qui n’est pas radioactif, est par exemple utilisé pour blinder les barreaux d’uranium dans les centrales nucléaires, pour arrêter les rayons. Nos particules d'oxyde d’hafnium, que l’on fabrique dans notre usine à Villejuif (Val-de-Marne) mesurent une cinquantaine de nanomètres et sont injectées directement dans la tumeur. Quand le patient reçoit sa radiothérapie, ces particules absorbent l’énergie de la radiothérapie et la délivrent à l’intérieur de la tumeur, provoquant la mort de la cellule.

Faut-il plusieurs injections ?

Non, il diffère d’une molécule biologique qui est consommée et métabolisée. Ce produit est réutilisable autant de fois que l’on veut, car il est inerte et n’est pas dégradé par la radiothérapie. Il reste dans la tumeur du premier jour jusqu’à la fin des séances de radiothérapie.

Vous évoquez 80% d’efficacité avec cette technologie, et des patients qui répondent mieux, c’est bien ça ?

Oui, c'est le taux de réponse qui a été montré dans les cancers têtes et cou. Ce taux de réponse important est probablement lié au principe physique que nous utilisons. Dans le cadre d’une chimiothérapie, certaines tumeurs répondent bien, d’autres pas du tout, et d’autres développent des résistances. C’est toute la variabilité de la biologie, chaque tumeur est différente avec des cellules différentes, mais techniquement il n’y a pas une tumeur équipée pour résister à un stimulus physique.

Ça peut marcher avec n’importe quel cancer ?

C'est l'intention. Pouvoir utiliser ce produit et aider la majorité des patients qui reçoivent de la radiothérapie. La nanophysique permet d’envisager de la médecine de masse au lieu de la médecine personnalisée. Nous parions sur un mode d’action universel. Nous avons traité des centaines de patients en essais cliniques, dans plusieurs cancers comme le pancréas, l’œsophage, le foie, le poumon, la tête et le cou, le sarcome, la prostate…

Pourquoi testez-vous aussi le NBTXR3 en combinaison avec d’autres médicaments anti-cancéreux ?

60% patients traités par radiothérapie le sont pour une tumeur locale. Dans ce cas, notre produit peut suffire, car le cancer n’est pas devenu métastatique. Quand il y a métastase, on ne va pas irradier tout le corps, cela causerait trop de dommage, donc on peut utiliser un double effet avec la destruction cellulaire des tumeurs principales par radiothérapie avec notre produit puis le traitement pour cibler les métastases. Nous avons toutefois observé que notre produit permet aussi de déclencher une réponse immunitaire contre la tumeur et les métastases.

Comment ?

Quand les tumeurs sont suffisamment différentes du corps humain, elles sont repérées par le système immunitaire qui développe des anticorps, comme face à un virus. Mais de nombreuses tumeurs se cachent et les cellules tumorales se reproduisent car elles ne sont pas reconnues par le système immunitaire. Il faut alors faire reconnaître les tumeurs à notre système immunitaire. Et c’est la double action de notre produit. Après l’injection dans la tumeur et l’irradiation, en la détruisant on envoie des signaux d’alerte au système immunitaire qui va regarder et détecter plein de parties de la tumeur mis à nu par la destruction. Il se met alors en action et attaque la tumeur et les métastases dans le corps. Ce sont les résultats que l’on vient de démontrer chez des patients atteints d’un cancer tête et cou. D’où la combinaison avec certains médicaments, comme les immunothérapies, car quand on a déclenché cette réponse immunitaire, ce qui est important c’est de l’entretenir.

Vous avez conclu l'an dernier un accord d’un potentiel de 2,5 milliards de dollars (2,3 milliards d’euros) avec le laboratoire américain Johnson & Johnson (J&J). Qu’est-ce que cela change ?

Ce deal va nous permettre de déployer notre premier produit, de le vendre à travers le monde mais aussi de rendre la société indépendante financièrement. Cela valide aussi toute notre approche, avec une reconnaissance d’un big pharma et celle de la communauté scientifique et médicale.

Et sur le plan financier ?

Nous avons déjà reçu un paiement initial, une participation de J&J au capital à hauteur de presque 10%, et un premier milestone de 20 millions de dollars, mais la majorité des versements sera faite au cours du développement des produits et de leurs enregistrements, puis en fonction des paliers de revenus. J&J va maintenant déployer dans les premières indications et commercialiser dans le monde entier, en engageant les frais correspondants.

La première indication sera dans le cancer de la tête et du cou ?

Oui. Nous sommes en train de transférer à J&J un essai clinique mondial de phase III, dont la fin du recrutement est prévue au premier semestre 2026, et J&J préparera cette première commercialisation. J&J a aussi reçu une autorisation de la FDA [autorité sanitaire américaine, ndlr] pour démarrer un essai de phase II dans le cancer du poumon de stade 3, et nous travaillons aussi sur le plan de développement clinique d’autres indications.

Et comment êtes-vous en termes de production ?

Notre usine à Villejuif est en service depuis presque sept ans, sur quelques centaines de m², aux conditions GMP [bonnes pratiques de fabrication] et produit les lots cliniques pour nous et J&J. Nous pourrons être en capacité de produire suffisamment pour les premiers marchés, et J&J travaille à dupliquer cette usine pour produire eux aussi en parallèle, pour avoir un back up et se préparer à de plus gros marchés.

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