Dans un contexte géopolitique et climatique instable et tendu, il devient plus que jamais essentiel pour l’Europe et la France de se pencher sur les enjeux et les défis liés à la réindustrialisation de son industrie chimique. Un thème auquel la Maison de la chimie a jugé opportun de dédier un colloque, ce mardi 26 mars. En effet, les conséquences de la délocalisation qui s’est opérée depuis les années 1990 se font sentir : perte de savoir-faire, vieillissement des process, risques de pénuries sur des matières critiques (médicaments, terres rares, etc.). Encore plus depuis la crise du Covid-19, pendant laquelle la France a notamment pris conscience de son incapacité à répondre aux besoins en médicaments injectables. Mais cette relocalisation ne se fera pas facilement, « la population ne voulant plus d’usines Seveso dans son voisinage et les procédures réglementaires restant à simplifier », note Jean-Claude Bernier, professeur émérite à l’université de Strasbourg. À cela s’ajoute la nécessité de lutter contre les politiques économiques agressives des États-Unis (IRA) et de la Chine (dumping).
En ce qui concerne l’industrie pharmaceutique, « le problème trouve sa racine dans l’explosion de la demande mondiale en médicaments. Avec, dans des pays comme l’Inde, le Pakistan, etc., une croissance démographique qui explose. En Europe, ce phénomène est moindre, mais on observe un vieillissement de la population, accompagné d’une hausse des pathologies chroniques », pointe Marie-Christine Belleville, membre de l’Académie nationale de pharmacie. Selon cette dernière, à partir de 2011, l’offre n’a plus suivi la demande : « l’Europe n’est pas en danger en tant que tel, mais il y a beaucoup de besoins par ailleurs. » Ceci, dans un contexte où le coût du développement d’une nouvelle molécule avoisine actuellement les 2 Mrds €.
L’Europe doit aussi se pencher sur la problématique des terres rares, qui constituent une des ressources critiques des aimants permanents, utilisés dans la fabrication de moteurs électriques, d’éoliennes, de disques durs, de data centers, etc. Selon le Critical Raw Materials Act, publié en ligne en 2023 par la Commission européenne, les terres rares ont été classées dans la catégorie des matériaux critiques à « très haut risque ». Car aujourd’hui, la Chine les fournit à plus de 85 %. « D’ici à 2035, on prévoit un triplement de la demande en néodyme et en praséodyme », souligne Renaud Rohe, responsable marché et développement terres rares chez Solvay. En s’appuyant sur son site de La Rochelle, expert dans la séparation et la fabrication de produits finis à base de terres rares, le groupe prévoit ainsi de mettre à disposition de l’Europe les deux types de terres rares essentielles, à savoir les légères (néodyme, praséodyme) et les lourdes (dysprosium, terbium, gadolinium).
Un autre enjeu essentiel de la transition énergétique et écologique en Europe : la fin des véhicules thermiques, d’ici à 2035. Et, de facto, une électrification à marche forcée. « À l’avenir, il faudra être capable de produire entre 9 et 12 millions de batteries par an en Europe », abonde de Matthieu Hubert, secrétaire général d’Automotive Cells Company (ACC), coentreprise française entre Stellantis, TotalEnergies et Mercedes-Benz. Et la j-v compte bien faire exister la France et l’Europe dans la chaîne de valeur des batteries électriques, détenue, dans sa quasi-totalité, par l’Asie (Chine, Corée du Sud, Japon). Pour y parvenir, elle prévoit la mise en service de trois gigafactories à horizon 2030, près de Lens (Hauts-de-France), à Kaiserslautern (Allemagne) et à Termoli (Italie). « Elles devraient être capables d’équiper 2,5 millions de batteries par an, soit environ 15 % à 20 % du marché européen », précise Matthieu Hubert.
Du côté des polymères, le dg du pôle de compétitivité Polymeris Patrick Vuillermoz, pointe que « les régions [leur] demandent de faire en sorte que de nouvelles usines voient le jour, associées à une dimension de décarbonation ». À cet effet, le pôle met ses efforts d’accompagnement dans des projets de recyclage chimique des déchets plastiques par pyrolyse, d’intégration de technologies clés comme la pyrolyse assistée par micro-ondes ou le recyclage enzymatique. Il soutient aussi la fabrication de composites biosourcés pour les secteurs du médical, de la construction et de l’emballage.



