Enquête

La gestion des déchets, un casse-tête pour les îles de l'arc antillais

Les îles de l’arc antillais peinent à organiser le traitement de leurs déchets, dont la valorisation serait cruciale pour ces territoires isolés.

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Le site d’enfouissement de la Gabarre, en Guadeloupe, est complètement saturé.

Sable blanc, cocotiers, eaux turquoise et douceur de l’été perpétuel sont les images associées spontanément aux îles de l’arc antillais. L’envers du décor, ce sont les décharges sauvages, le tri sélectif à la peine, la saturation des sites d’enfouissement (parfois hauts d’une trentaine de mètres en Guadeloupe) et la production massive d’ordures des populations. Selon l’Observatoire régional des déchets et de l’économie circulaire (Ordec), en 2019, chaque Guadeloupéen a produit en moyenne 558 kg de déchets, collectés en porte-à-porte. Sur la même période, un habitant de la métropole en a produit 374 kg.

« Il faut ajouter à cela quelque 250 000 tonnes issues de l’activité économique, sur lesquelles on n’a pas vraiment de visibilité », indique un porte-parole de la région Guadeloupe, qui déplore, malgré des programmes d’économie circulaire ciblés sur les entreprises, des dépôts sauvages de professionnels. En 2021, sur la commune de Petit-Canal, près de 300 ordinateurs ont été retrouvés dans la nature.

La Guadeloupe noyée sous les déchets

Les ordures s’accumulent […]. En cause, le tri insuffisant par les habitants, l’incapacité de collectivités locales à financer de coûteuses collectes différenciées et l’étroitesse des marchés de valorisation.

Toutes catégories confondues, la Guadeloupe a généré environ 380 000 tonnes de déchets en 2019, selon les données de l’Ordec. Un volume en légère diminution par rapport à l’année précédente. Le plan de prévention des déchets, voté par l’exécutif régional et renouvelé en 2021, vise le zéro déchet d’ici à 2035. Bien que pris à bras-le-corps par les autorités, l’objectif est difficile à atteindre tant les obstacles sont nombreux et les solutions peu abouties.

Dans l’Outre-mer français, seules Mayotte et la Guyane font moins bien que la Guadeloupe. La Martinique, île sœur et voisine, a investi en 2002 dans un incinérateur qui améliore les taux de traitement. Mais en Guadeloupe – tout comme dans la partie française de Saint-Martin, petite île du nord de l’arc antillais –, la solution reste l’enfouissement. Depuis des années, malgré la présence de centres de tri et de valorisation de certains flux (déchets verts, certains PET, appareils électroménagers…), les ordures s’accumulent jusqu’à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du niveau de la mer. En cause, le tri insuffisant par les habitants, l’incapacité de collectivités locales exsangues à financer de coûteuses collectes différenciées et l’étroitesse des marchés de valorisation.

Une seule usine de recyclage de plastique

En 2019, la seule usine de recyclage de plastique des Antilles françaises a fermé en Martinique, faute de volumes suffisants de bouteilles usagées pour assurer sa rentabilité. Résultat : dans plusieurs îles, les espaces dédiés à l’enfouissement arrivent à saturation. « Sur notre site de la Gabarre [décharge qui surplombe la mangrove en Guadeloupe, ndlr], nous avons eu une dérogation européenne pour construire une alvéole », indiquait en 2020 Sylvie Gustave Dit Duflo, la vice-présidente de la région, chargée des questions environnementales.

À Saint-Martin, « nous atteindrons notre point de saturation à la fin de l’année », explique Maxime Arnal, le directeur du site d’enfouissement de Verde SXM. L’exploitant a dû entamer des travaux d’agrandissement par un curage d’une ancienne alvéole. En 2017, alors que le site accueillait annuellement environ 25 000 tonnes de déchets, le cyclone Irma a causé tant de dégâts qu’il a fallu utiliser un espace naturel pour créer une zone tampon et accueillir les montagnes de détritus, d’épaves de voitures, de tôles et divers objets causés par les rafales.

Pour atteindre l’objectif fixé par la loi de transition énergétique de 2015 qui vise l’autonomie énergétique des départements d’Outre-mer d’ici à 2030, ces territoires investissent dans la valorisation. En Guadeloupe, la Région a pris à sa charge la construction de huit déchetteries dans des zones qui n’en étaient pas pourvues et entend lancer un système de consigne pour le plastique et l’aluminium.

Nécessité d'investir urgemment

En Guadeloupe, la Région investit aussi dans deux usines de fabrication de combustibles solides de récupération pour alimenter une centrale thermique qui produira de l’électricité.

Elle investit aussi dans deux usines de fabrication de combustibles solides de récupération (CSR) pour alimenter une centrale thermique qui produira de l’électricité. Ces deux unités, qui doivent sortir de terre en 2025, coûteront 40 millions d’euros chacune, selon la Région. « C’est un apport de 52 GW dans le mix énergétique local [la production totale d’électricité est de 1 689 GWh, ndlr], rappelle Nicolas de Fontenay, le directeur général d’Albioma aux Antilles-Guyane, qui consommera ces CSR dans son four fraîchement reconverti du charbon aux pellets de bois. Pour notre site, cela représente un nouvel investissement de plus de 60 millions d’euros, mais c’est une économie de 55 tonnes annuelles de granulés et, surtout, c’est un combustible endogène », en outre issu de déchets jusqu’ici exportés.

Chez Verde SXM, à Saint-Martin, on fait le même calcul. « Nous envisageons une usine de CSR chez nous, même si notre gisement est petit. En injectant l’électricité produite dans le réseau, nous pourrions alimenter Saint-Martin pour 8 % de sa consommation annuelle », souligne Maxime Arnal.

Le voisinage montre l’exemple. Au sud, sur la richissime île de Saint-Barthélemy, Ouanalao valorise les déchets depuis 2002. « L’énergie que nous produisons par la combustion des déchets, grâce à une technologie de four oscillant, nous permet d’alimenter l’usine de désalinisation d’eau potable », explique Fred Questel, le directeur du site Ouanalao Environnement. Quant au risque que feraient peser sur ces investissements les politiques d’incitation à la réduction des déchets, ils laissent les décideurs de marbre. « Une usine a une durée de vie d’une vingtaine d’années. Dans vingt ans, on ne sera pas sortis du plastique », commentent-ils unanimement.

La consigne à la peine en Guadeloupe

En janvier 2020, la région Guadeloupe annonçait en grande pompe le démarrage de l’expérimentation de la consigne des bouteilles en verre et en plastique sur son territoire pour le 1er janvier 2022. Ce n’est pas faute d’avoir tenu depuis de grandes réunions avec tous les acteurs, metteurs en marché, associations, collectivités locales... À l’été 2022, la consigne n’est toujours pas mise en place. Pour l’instant, seule une entreprise locale lave les bouteilles, bocaux et autres contenants en verre des producteurs locaux en vue de leur réemploi.

Si le projet de consigne progresse avant sa probable généralisation sur tout le territoire français en 2023, il ne concernera que les plastiques et l’aluminium, le verre ayant été écarté. En attendant, les intercommunalités ont stoppé tout investissement, déjà faible, sur la collecte de ces déchets qui peinent à trouver le chemin des bacs de recyclage...

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