Chaque année, 790 000 tonnes de déchets alimentaires sont produits en Ile-de-France, selon les estimations de l’Observatoire régional des déchets en Ile-de-France (Ordif). Aujourd’hui, ces biodéchets partent très majoritairement à l’incinération ou en décharge. Demain, ils pourraient être valorisés pour produire du biométhane et du fertilisant. Actuellement, seuls les gros producteurs professionnels sont contraints de trier à la source les biodéchets à des fins de valorisation. Mais à partir du 31 décembre 2023, cette obligation s’étendra à l’ensemble des ménages. La filière s’y prépare.
Ainsi le Syctom, l’agence métropolitaine des déchets ménagers, soutient différentes expérimentations de collecte sélective et met à disposition des collectivités deux sites de réception et de transfert de ces déchets. Des acteurs privés travaillent également sur la collecte et la valorisation des déchets de restauration. La société parisienne Moulinot, fondée en 2013 par Stephan Martinez, un ancien restaurateur, a ainsi levé 18 millions d’euros en avril pour déployer ses services dans toute la France.
De 115 000 tonnes en 2022, la capacité de méthanisation des déchets alimentaires en région capitale devrait passer à 243 000 tonnes en 2024, avance l’Ordif. Parmi les projets confirmés figure la construction, sur le port de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), d’une unité d’une capacité de 50 000 tonnes, une taille inégalée pour une installation de cette nature. Lancée par le Syctom et le Syndicat intercommunal pour le gaz et l’électricité en Ile-de-France (Sigeif), cette opération représente un investissement de 52 millions d’euros, dont la moitié à la charge du groupe Paprec. Celui-ci déploiera une technologie innovante de préparation des déchets afin d’en éliminer au maximum les indésirables.
« Lors d’une première étape, les déchets sont placés dans un pulpeur ; un silo rempli d’eau et équipé d’un bras agitateur. La pulpe obtenue est ensuite traitée dans un hydrocyclone, où la force centrifuge permet de séparer ce qui reste d’indésirables pour obtenir, après passage dans les digesteurs, un biogaz et un fertilisant de qualité optimale », explique Erwan Le Meur, le directeur général adjoint de Paprec, responsable de la région Grand Ile-de-France. En service en 2025, l’usine produira annuellement 43 000 tonnes de digestat et 35 000 mégawattheures de gaz vert, dont 25 000 seront injectés dans le réseau, le reste utilisé en autoconsommation. « Le temps de la montée en puissance de la collecte auprès des particuliers, Paprec complétera le tonnage apporté par le Syctom avec des déchets issus de sa propre collecte auprès des gros producteurs », précise Erwan Le Meur.
À l’opposé de ce gigantisme, la jeune société parisienne Tryon fait le pari de la micro-méthanisation. Elle a développé un concept de méthaniseur de proximité d’une capacité de 3 000 à 10 000 tonnes par an. « Ce qui coûte le plus, c’est la logistique pour la collecte, car on manque d’unités de traitement. En opérant le plus localement possible, nous diminuons ces coûts et offrons une solution à la fois vertueuse et compétitive », explique Sébastien Gacougnolle, le cofondateur et directeur général de Tryon. Depuis 2021, l’entreprise fait fonctionner un démonstrateur industriel implanté sur un terrain de 2 000 mètres carrés à Carrières-sous-Poissy (Yvelines). Baptisée Modul’O Yvelines, cette unité traite aujourd’hui 4 000 tonnes de biodéchets provenant notamment des cantines des collèges yvelinois. D’ici à quinze mois, elle en traitera le double, soit la production d’un bassin de vie de 150 000 habitants. À cette échéance, Modul’O produira 10 gigawattheures par an de biogaz correspondant aux besoins en énergie de 3 000 habitants. « C’est la plus petite unité de méthanisation en France avec injection de biométhane et à seulement 30 kilomètres de la tour Eiffel », se félicite Sébastien Gacougnolle.
Du miscanthus au bioplastique
Créée en 2017, la société seine-et-marnaise Polybiom a développé un procédé innovant pour produire des plastiques 100 % biosourcés et biodégradables en transformant une plante herbacée, le miscanthus. Issu de recherches conduites en partenariat avec l’université de Picardie Jules Verne, le processus permet, à partir de cette base végétale et d’autres matières naturelles, de fabriquer des résines injectables et thermoformables, qui peuvent être utilisées comme substituts du plastique pétrosourcé. En janvier, Polybiom a mis en service son usine implantée à Moret-Loing-et-Orvanne, au plus près des champs de miscanthus. « Nous y fabriquons trois gammes de produits : des résines, des enduits et des colles. Notre capacité de production totale sera de 300 tonnes par an en 2022 », explique Olivier Suty, le directeur opérationnel. L’unité n’emploie encore que deux salariés, mais espère porter ses effectifs à une dizaine de personnes d’ici à la fin de l’année. Également appelé « herbe à éléphant », le miscanthus est une graminée vivace qui peut être cultivée sur des terres non fertiles. Sa culture ne fait donc pas concurrence aux productions céréalières et sucrières, importantes en Seine-et-Marne.
Optimiser la collecte
Les résultats des collectes sélectives déjà obligatoires (emballages, verre…) restent décevants en Ile-de-France. « Ce sera encore plus compliqué pour les déchets alimentaires, car ils représentent plus de contraintes », prévient Helder de Oliveira, le directeur de l’Ordif. Le Syctom, lui, est convaincu qu’une part non négligeable de fraction organique subsistera dans les poubelles ordinaires. Avec le Siaap, le syndicat francilien du traitement des eaux usées, il étudie des solutions permettant de traiter ensemble boues d’épuration et fraction organique, visant une production optimale de biométhane. « Le traitement se ferait en deux étapes, d’abord une phase de méthanisation avec un process amélioré, suivie d’une étape de post-traitement du digestat faisant appel à des technologies du type pyrogazéification consistant à dégrader la matière organique dans une atmosphère pauvre en oxygène », détaille Pierre Hitzberger, le directeur général des services techniques du Syctom.
Deux pilotes, mettant en œuvre deux technologies différentes, sont en cours de construction, dont l’un sur le site de l’usine d’assainissement du Siaap à Valenton (Val-de-Marne). «Ils fonctionneront jusqu’à fin 2023 et, selon les résultats d’exploitation, nous pourrons décider de construire une unité industrielle sur la base de l’un des deux projets», complète Pierre Hitzberger. D’autres projets de production de gaz vert sont étudiés en Ile-de-France, dont celui de la Semardel, dans l’Essonne, visant à produire du biométhane et de l’hydrogène en valorisant les combustibles solides de récupération (CSR) qu’elle produit déjà. À l’horizon 2030, l’Ile-de-France pourrait compter près de 250 unités de méthanisation produisant 5 térawattheures par an de biométhane, soit 15 % de la production d’énergies renouvelables de la région.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3708-3709 - Juillet-Août 2022



