Entretien

« La chimie travaille sur une liste de mesures d’urgence à court terme avec France Chimie et le Cefic » - Pierre Luzeau

Alors que les PSE s’accélèrent depuis le début de l’année, la chimie pourrait terminer 2025 avec plus de 3 000 suppressions de postes. Mais la profession se mobilise, au point que la Commission européenne a pris la mesure de la crise historique qu’elle traverse, et s’apprête à publier un plan d’action à court terme, le « Chemicals Action Plan », nourri des propositions du Cefic et de France Chimie. Éclairage avec Pierre Luzeau, fondateur & membre du conseil de surveillance de Seqens, et membre du comité exécutif et président de la Commission compétitivité de France Chimie, qui œuvre de longue date pour la défense de l’industrie au niveau français et européen.

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Pierre Luzeau est fondateur & membre du conseil de surveillance de Seqens. il est aussi membre du comité exécutif et président de la Commission compétitivité de France Chimie.

InfoChimie magazine : France Chimie a publié le 16 avril 2025 des résultats de 2024 assez alarmants pour la chimie en France. Quels sont les indicateurs qui vous inquiètent le plus ?

Pierre Luzeau : Plusieurs indicateurs sont inquiétants. D'abord, le taux d'utilisation des capacités est et reste extrêmement faible, autour de 70 %. Pour certains sites, ce pourcentage est sensiblement plus bas. C'est un marqueur fort qui se traduit en la non-rentabilité de ces installations. Deuxième indicateur, la forte baisse des investissements, préoccupante pour la pérennité à long terme des sites. Enfin, une baisse historique du chiffre d'affaires en France qui impacte plus particulièrement le tissu des PME de nos métiers. Certains indicateurs restent orientés correctement telle la balance commerciale qui se maintient grâce à quelques activités à haute-valeur ajoutée, notamment dans les parfums et cosmétiques, ainsi que dans la chimie de spécialités.

Que pouvez-vous dire des fermetures et des plans sociaux qui ont été annoncés depuis le début de l’année ? Assiste-t-on à une accélération et y a-t-il vraiment une inquiétude marquée, notamment de tous les patrons ?

P.L. : Laissez les choses se faire, sans action au niveau européen ou français, conduira inéluctablement à des suppressions massives de postes dans les trois ans, estimées à ce stade entre 15 à 20 000. Il y a effectivement une accélération des PSE depuis le début de l’année et nous pourrions terminer l'année 2025 avec plus de 3 000 suppressions de postes d'ores et déjà. Nous remarquons que les activités les plus impactées sont celles à l’amont, mais aussi certains intermédiaires. Nous n'avons pas encore la nouvelle mesure du moral des entrepreneurs (la prochaine sera disponible à fin juin) mais la dernière mesure indiquait 2/3 de pessimistes chez les sondés dans certaines catégories. Il y a heureusement des signes positifs, en particulier sur le terrain du recrutement : le renouvellement des pyramides d’âges et la montée nécessaire en compétences sont de formidables appels d’air pour les jeunes recrues qui rejoignent des postes souvent très bien rémunérés dans l’industrie. Des métiers sont particulièrement en tension, notamment en maintenance ou en production. Donc la chimie reste une branche qui continue à recruter vivement, avec des besoins chiffrés à 25 000 postes chaque année. C’est considérable et encourageant.

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Comment pourriez-vous résumer les principaux maux dont souffre la chimie ?

P.L. : Parmi les maux de la chimie sur lequel nous communiquons largement, il y a d'abord et avant tout l’écart de compétitivité de l’industrie européenne et française, en particulier sur l'énergie. Ce sujet englobe évidemment les quotas carbones, mais également le coût indirect de la directive ETS. Notre chimie souffre en parallèle de l'agressivité des politiques industrielles dans d'autres régions du monde, avec à la fois des protections douanières bien supérieures à celles de l'Europe, des soutiens directs et indirects à l'industrie sans commune mesure et des barrières immatérielles qui empêchent l'accès à ces marchés, au-delà des droits de douane. Parallèlement, nous avons une réglementation européenne, légitimement ambitieuse, qui n’est pas imposée à nos concurrents (un comble !) et qui n’est pas valorisée par nos clients (pourquoi ?). Enfin, j’évoquerai un point spécifique à la France : le poids déraisonnable de la fiscalité sur l'industrie qui s'applique à de nombreux niveaux, à travers des taxes et sur le coût du travail.

Compte tenu de cette crise existentielle qui menace la chimie en France et en Europe, peut-on continuer à soutenir sans réserve la réglementation et les objectifs de décarbonation ?

P.L. : Historiquement, l'Europe s'est trompée dans ses objectifs et dans la formulation de ses objectifs de décarbonation pour des raisons idéologiques et politiques. En réalité, l’ensemble des européens auraient compris et accepté un objectif simple : se séparer des énergies fossiles pour assurer la souveraineté et la prospérité du continent avec une conséquence directe, la décarbonation. Il y a eu des débats sur l’utilisation d’énergies fossiles disponibles en Europe, par exemple sur le gaz de schiste obtenu par fracturation hydraulique comme aux États-Unis, mais le dossier a été refermé immédiatement comme l’a été celui du nucléaire en son temps. Quel gâchis nous le constatons cruellement aujourd’hui ! De toute façon, l’Europe restera largement déficitaire par rapport à ses besoins et réduire le poids des énergies fossiles reste un objectif fondamental pour assurer notre souveraineté sur des marchés aval de facto calo ou électro-intensif, comme l’automobile, la pharmacie, la défense ou l’agriculture. Ces objectifs de souveraineté énergétique et de fléchage des besoins énergétiques vers l’industrie auraient dû être introduits par l'Europe dès les chocs pétroliers de 1973 et 1979, qui ont introduit les premiers objectifs de sobriété. Aujourd’hui, le politique peut encore concilier la double demande des citoyens européens qui veulent à la fois un retour de leur industrie et la prise en compte du réchauffement climatique. Il n’est pas trop tard malgré les graves erreurs du passé.

Dans ce cadre, maintenons nos objectifs de décarbonation à long terme et, à l’aune de la plus grave crise industrielle de notre histoire, il serait raisonnable de faire une pause dans cette décarbonation couteuse et penser d’abord à protéger notre industrie pour lui laisser le temps de se redresser, sinon la conséquence sera la fermeture complémentaire de sites, notamment en France. Il serait terrible pour notre souveraineté que la réduction des émissions de CO2 soit la conséquence de la fermeture des usines.

Parmi tous les secteurs de la chimie affectés par la conjoncture, c’est donc la chimie amont, qui est la plus électro-intensive, qui est la plus touchée. Faut-il continuer à soutenir cette chimie, ainsi qu’une intégration amont-aval en France et en Europe ?

P.L. : La réponse est assez évidente lorsque que l’on sait l’extrême imbrication et la dépendance de nos activités dans la chaîne de valeur. La chimie est un continuum entre son amont et son aval, entre les molécules plus simples utilisées pour mettre en œuvre des réactions successives pour arriver à des molécules complexes et de taille importante. C’est particulièrement vrai dans le domaine des médicaments, mais aussi dans d'autres secteurs. À ce titre, les molécules amont sont la matière première des chimistes de spécialité. Evidemment d’autres zones géographiques en disposent et peuvent nous fournir, ici dans les pays du Golfe, ici en Asie ou aux Etats-Unis mais voulons-nous conserver notre souveraineté, voulons-nous rester un minimum autonome ou non ? Perdre notre autonomie sur l’amont nous entraîne dans un cycle progressif et inéluctable de perte de l’aval, d’une chimie de spécialités qui irrigue tous nos secteurs les plus stratégiques. Ce serait totalement irresponsable pour les générations futures.

En prenant le cas du groupe Seqens : nous nous approvisionnons auprès de vapocraqueurs dans la vallée du Rhône. Nous fabriquons ensuite du phénol sur la plateforme de Roussillon. Puis, à partir de ce phénol, nous produisons de l'acide salicylique à Roussillon et nous finissons par produire de l’aspirine à Saint-Fons, pour laquelle nous sommes un des leaders mondiaux. C'est un exemple d'intégration nécessaire ; sans un vapocraqueur compétitif à proximité, cette usine d'aspirine n'existerait probablement plus.

Est-ce que tous les acteurs français et européens sont alignés sur cette même stratégie ?

P.L. : De plus en plus, heureusement, mais il y a des débats internes à la chimie. Entre les grands groupes mondiaux, largement dépendant d’autres zones géographiques, et les PME focalisées essentiellement sur le marché européen, il y a forcément des intérêts divergents.

Il y a aussi des forces en action : l’industrie américaine verrait peut-être d'un bon œil que l'Europe ne conserve que sa chimie de spécialité, afin d'accroître ses approvisionnements en gaz de schiste et en matières premières amont depuis les États-Unis. L’industrie chinoise verrait elle d’un bon œil l’amplification de la fourniture des produits de spécialités pour les marchés finaux des batteries, de l’alimentation, de l’aéronautique ou de l’électronique. Un étau dont l’Europe devrait chercher à se passer définitivement…

À propos des États-Unis, savons-nous maintenant si les bouleversements sur les tarifs douaniers vont affecter l'industrie chimique de manière sensible ou non ?

P.L. : En ce qui concerne les annonces du président Trump, ce que nous savons c’est que nous ne savons pas. Les annonces et les reports s’enchaînent, avec escalade suivie de désescalade avec en point d’orgue les « échanges » entre la Chine et les États-Unis. Évidemment, ce yoyo tarifaire entraîne inquiétude et ralentissement économique. Il entraîne aussi en pratique des pertes de marché pour les européens aux États-Unis, mais aussi des disruptions des chaînes de valeur et des reports de volumes.

Par exemple, dans le secteur de chimie pharmaceutique, la concurrence déjà agressive de la Chine et de l’Inde s’amplifie, avec des effets de report de produits qui ne seraient plus exportés vers les États-Unis. De la même façon, les États-Unis, qui exportaient des volumes importants de polymères vers la Chine, pourraient désormais les proposer à l’Europe. Je suis donc plus inquiet par les effets indirects des droits de douane américains sur le reste du commerce international.

Dans ce contexte et face à l'administration Trump, il est clair que nos attentes en tant que chimistes sont d'abord d'éviter l'escalade, d'analyser finement les effets sur les chaînes de valeur et nous préparer au mieux sans réaction immédiate. En dernier recours, en cas d’échec des négociations européennes, il sera essentiel de privilégier les instruments anti-coercition de l’Europe. Pour cela, France Chimie et le Cefic proposent d’engager enfin les mesures concrètes d’un plan de soutien à la chimie, non seulement sur l’énergie, mais aussi sur la protection de centaines de molécules stratégiques, sur les mesures de défense commerciale, sur la simplification réglementaire.

J’insiste sur le suivi nécessaire et urgent des flux d’importation vers l’Europe afin d’identifier en temps réels les risques de dumping, en commençant par les molécules stratégiques. Si cela mène à la détection de non-respect de nos marchés - et il y a déjà de nombreux cas - alors il faut protéger nos frontières.

Pouvez-vous revenir sur la déclaration d'Anvers en février 2024 ? La Commission européenne a-t-elle pris en compte les enjeux de la chimie ? Quelles réponses a-t-elle ou va-t-elle donner ?

P.L. : La Commission européenne a pris la mesure de la crise historique que nous traversons en février 2024, avec un premier sommet organisé à Anvers à l’initiative de la chimie européenne. Un deuxième sommet a été organisé en février 2025, avec un spectre d’industriels beaucoup plus large. Plus qu’une crise, on peut même parler d’une succession de crises - sanitaire, puis économique, puis géopolitique, d’une durée exceptionnellement longue -, avec pour conséquence un niveau d’activité historiquement bas et 15 % des capacités européennes de la chimie qui pourraient disparaître de façon irréversible. La Commission européenne a pris conscience du déficit de compétitivité, en particulier sur l’énergie, et des surcapacités asiatiques qui se déversent sur l’Europe. Ceci avait commencé bien avant l’arrivée de Trump. D'où le Clean Industrial Deal (CID) proposé. Mais, aujourd’hui, les réponses apportées ne sont plus à la hauteur des enjeux. Ce CID donne une feuille de route, mais n’apporte pas de réponses à l’urgence. Il ne traite pas le premier problème, qui est celui du coût complet de l’énergie, en incluant les coûts carbone, et ne prend pas en compte la valorisation d’une production européenne bas carbone. Nous investissons dans la réduction des émissions de CO2, mais nous n’en voyons pas le résultat, car nous sommes toujours ouverts au monde. Les États-Unis, la Chine ou l’Inde sont des zones fermées qui protègent leur industrie. Nous devons réagir rapidement.

Quelles sont ces mesures que vous proposez pour réagir rapidement ?

P.L. : La chimie travaille sur une liste de mesures d’urgence à court terme avec France Chimie et le Cefic. Il faut tout d’abord commencer par combler le déficit de compétitivité avec un accès à de l’énergie bas carbone et compétitive qui serait reroutée vers l’industrie. De plus, nous demandons le maintien des quotas gratuits et l'élargissement de la compensation carbone. Le deuxième point concerne la protection des sites menacés par les pratiques commerciales asiatiques. Le troisième point porte sur la sauvegarde des sites stratégiques fragiles. Il y en a beaucoup, et un site qui ferme ne réouvre pas. Le quatrième point est d’instaurer un moratoire sur l'évolution des normes et des réglementations, le temps que l’industrie absorbe les chocs qu’elle est en train de traverser.

Et sur le long terme, que proposez-vous ?

P.L. : Ce qui me paraît fondamental, c'est d'abord de fixer des ambitions pour l'industrie et des objectifs suivis par des indicateurs enfin pertinents. Par exemple, le pourcentage de production européenne par marché, la qualification du déficit de compétitivité de l'industrie européenne par rapport aux autres zones, le niveau de dépendance de la chaîne de valeur sur des produits critiques, et l’empreinte carbone de l'Union européenne, incluant non seulement les émissions internes, mais aussi les émissions externes provenant des importations. De plus, il faut qualifier les secteurs stratégiques pour la souveraineté européenne, et la chimie doit en faire partie, tout comme la pharmacie est considérée comme stratégique pour la santé. Un autre point est de valoriser la production européenne bas carbone pour la protéger de la concurrence internationale et de revoir les objectifs climatiques au regard des moyens mis en face en matière d’accès à une énergie décarbonée. Finalement, il faut suivre l’impact de la réglementation sur le déficit de compétitivité et ne pas compléter la réglementation sans protections. Sur tous ces sujets, il faut renverser la table. Il est crucial de comprendre que si nous perdons notre industrie, elle ne reviendra pas. Il ne faut pas faire subir à la chimie ce que l’on a fait subir au textile.

À quoi faut-il s’attendre dans les prochaines semaines ?

P.L. : La Commission européenne a pris le sujet à bras-le-corps. Un plan d’action à court terme - Chemicals Action Plan - est en train d'être élaboré pour la chimie au niveau européen, et il devrait être dévoilé début juillet. Pour aller plus loin, la France porte une proposition de Critical Chemical Act, à l’image du Critical Medicine Act. Cette proposition a déjà reçu le soutien de sept autres États membres, couvrant 50 % de la production de la chimie européenne. Nous espérons que ce plan de soutien à la chimie annoncé pour juillet, s’inspirera de la proposition française et sera à la hauteur des enjeux. Mais dans le même temps, n'attendons pas que l'Europe résolve tous nos problèmes ! Parmi toutes les solutions que nous proposons, certaines relèvent aussi de la responsabilité de la France. Nous avons une industrie, nous devons la défendre. Nous avons un ministre de l'Industrie extrêmement engagé et attentif à son secteur, et j'ai bon espoir qu’il saura faire avancer le dossier.

Concernant la France et le prix de l’électricité, nous étions en discussion post-ARENH, et les échanges avec EDF étaient difficiles. Est-ce que la situation a changé avec l’arrivée de Bernard Fontana à la tête d’EDF ?

P.L. : Comme beaucoup d’industriels électro-intensifs, nous sommes en discussion avec EDF sur un CAPN, car les destins d’EDF, du nucléaire et de l’industrie sont profondément liés. Bernard Fontana, connaissant particulièrement bien les enjeux de l’industrie, je ne doute pas que nous parviendrons à un accord. Je rajouterais qu’au-delà des électro-intensifs, il ne faut pas oublier les électro-sensibles et la multitude de petits sites industriels qui consomment entre 10 et 100 GWh et qui n’ont pas forcément d’alternatives au marché à ce jour. Enfin, pour la chimie, au-delà de l’électricité, il y a la chaleur et les utilités (H2, azote, etc.). Sur ce sujet, les prix évoluent sans réelle prise de conscience qu’il faut faire quelque chose.

En quoi une accélération de l’innovation et des investissements conséquents pourrait-elle apporter des réponses ?

P.L. : La chimie en France bénéficie toujours d’une avance technologique qui peut lui permettre de saisir des opportunités de croissance (chimie biosourcée, éco-circulaire, nouveaux principes actifs, matériaux avancés…). L’innovation dans les procédés peut aussi permettre de dépasser les écarts de compétitivité de l’Europe. Préserver l’innovation et l’investissement de modernisation/décarbonation des sites est essentiel pour assurer la pérennité à long terme des sites.

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