La crise s’installe dans l’industrie de la chimie. En France, après un recul de 1 % en 2023, la production s’est encore contractée de 0,3 % en 2024, tandis que le chiffre d’affaires a reculé de 5 % à 102 milliards d'euros, selon les chiffres dévoilés par Frédéric Gauchet, le président de France Chimie, à l’occasion de l’assemblée générale de sa fédération. Les niveaux de production d’avant-Covid n’ont toujours pas été rattrapés. En chimie de base - minérale et organique -, les reculs de volumes s’inscrivent dans une fourchette de -16 à -18 %, entre 2019 et 2024. L’étape de vapocraquage, pour la production de briques de base comme l’éthylène, est tout particulièrement touchée. En avril 2024, ExxonMobil a annoncé la fermeture de celle de Notre-Dame de Gravenchon (Normandie), réduisant à cinq le nombre de vapocraqueurs sur le sol français. Sur toute l’Europe, on parle de la fermeture de vingt installations d’ici à 2035, alors que ce segment pétrochimique représente un tiers du chiffre d’affaires de la chimie européenne, selon Benoît Decouvelaere, vice-président Polymères de TotalEnergies, venu témoigner.
Un taux d'utilisation des capacités en dessous le seuil de rentabilité
Autre chiffre inquiétant : le taux d’utilisation des capacités stagne à 75 %, bien en dessous du seuil de rentabilité fixé à 80 %. Selon les estimations de France Chimie, les investissements se seraient contractés de près d’un milliard pour atteindre 5,1 milliards d'euros en 2024. Ils pourraient même dégringoler à 4 milliards d'euros en 2025. Comme nous sommes incapables de simplifier le mille-feuille réglementaire, ce sont sur les investissements capacitifs que les industriels vont devoir rogner, alors qu’ils constituent la clé de la croissance de demain. Le poids de la réglementation est d’ailleurs l’un des trois maux dont souffre le plus la chimie, avec la fiscalité et le coût de l’énergie, qui pèsent lourdement sur sa compétitivité. Outre le cas de Notre-Dame de Gravenchon, cet affaiblissement s’est traduit par de nombreuses fermetures et des plans sociaux en 2024, le dossier le plus retentissant ayant été celui de Vencorex à Pont-de-Claix (Isère), avec la suppression de quelque 400 emplois. D’ailleurs, les menaces sur l’emploi sont considérables. Sur la période 2024-2026, France chimie a chiffré à 47, le nombre d’usines menacées en France (les plus électro-intensives), correspondant à 15 à 20 000 emplois. En Europe, on parle de 200 à 350 usines (y compris le vapocraquage) pour 150 000 à 200 000 emplois.
Une aggravation liée à la guerre commerciale sino-américaine
Certes, un SOS avait déjà été lancé l’an dernier. Mais cette année, il est encore plus aigu, avec cette guerre commerciale sino-américaine qui s’installe. « La chimie en France est prise en étau entre le marteau américain et l’enclume asiatique », a déclaré Frédéric Gauchet. Selon lui, le conflit commercial lancé par Donald Trump pourrait amplifier chez les entreprises la tentation de dumping, c'est-à-dire la baisse drastique des prix, voire la vente à perte, pour trouver de nouveaux débouchés aux marchandises freinées par les nouvelles taxes douanières aux États-Unis et en Chine. À la clé, le risque est grand de voir se déverser des flux encore plus massifs de marchandises sur l'Europe, mettant en grand danger les producteurs locaux.
Vers une accalmie des tensions avec EDF
Dans ce climat tendu, il y a tout de même une première bonne nouvelle. Le gouvernement français est tout acquis à la cause de la chimie et se positionne comme un soutien sans faille. L’arrivée de Bernard Fontana à la tête d’EDF pourrait même être assortie de la « promesse de bonnes nouvelles avant cet été », à savoir une bonne mise en œuvre de l’accord État-EDF post-Arenh, à travers la signature de contrats long terme entre EDF et les électro-intensifs, pour éviter le pire : des prix d’électricité qui étaient estimés à +40 % (2026 vs 2019) pour un électro-intensif et +25 % pour une PME.

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9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
Une Commission européenne enfin à l'écoute de la chimie
L’autre bonne nouvelle vient de la Commission européenne, qui a enfin pris conscience du ralentissement de son industrie avec l’annonce, le 26 février, d’un Clean Industrial Act. Prévu pour concilier enfin décarbonation et compétitivité, ce texte place la chimie parmi ses priorités avec la possible création d’un Chemical Industrial Act. Ce dernier projet, activement porté par huit États membres de l’UE, dont la France, a fait l’objet d’une note le 11 mars dernier. Il propose, à l’image du Critical Medicine Act pour le domaine de la santé, le soutien d’une quinzaine de molécules critiques (par exemple éthylène, ammoniac, chlore…), afin de conserver des chaînes de valeur complètes, sources de souveraineté. Sauf que Pierre Luzeau, membre du conseil de surveillance de Seqens, a estimé que « les mesures ne sont pas à la hauteur du moment ». Il a souligné l’urgence de « protéger l’industrie de la chimie à court terme », au risque d’assister à son extinction.
En conclusion, nous sommes arrivés à un point de bascule. Toutes les forces en présence - industriels de la chimie, pouvoirs publics français et européens - vont devoir avancer en rangs serrés pour protéger urgemment l’industrie de la chimie et restaurer sa compétitivité. La construction d’une vision optimiste, s’appuyant sur quelques atouts indéniables de l’Europe et d’un chapelet de bonnes intentions, ne suffira pas. Place aux actes, martèlent les industriels.



