La CGT réclame la relocalisation de la production des puces essentielles à la souveraineté

Dans une lettre adressée au gouvernement, la CGT dénonce la stratégie de sous-traitance de la production de puces en Asie des entreprises européennes qu’elle juge responsable de la pénurie actuelle. Elle demande d’évaluer les besoins des secteurs en aval afin d’identifier les composants essentiels à la souveraineté française qu’il faudrait relocaliser.

 

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Semiconducteurs
Face à la pénurie de puces, la CGT apporte son analyse et ses propositions

Dans le contexte actuel de pénurie de puces, la CGT se veut à la fois force d’analyse et de propositions pour aider à comprendre les raisons de cette crise et esquisser des solutions pérennes. C’est le sens de la lettre ouverte adressée, le 6 décembre 2021, par ses représentants à quatre Comités stratégiques de filière (électronique, santé, automobile et sécurité), à Jean Castex, Premier ministre, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, des Finances et de la Relance, et Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée en charge de l’Industrie.

Les quatre signataires pointent l’inertie et le mutisme des Comité stratégiques de filières (CSF) sur le sujet.

«Force est de constater que les échanges dans nos CSF respectifs restent superficiels, évasifs et ne permettent pas d’appréhender à la fois globalement et de manière précise les situations auxquelles les entreprises ont à faire face pour ce que l’on a pris l’habitude d’appeler la pénurie de composants», écrivent-ils. Si les puces sont mises en avant dans cette crise, ils rappellent que la pénurie touche également d’autres composants comme les passifs ou le circuit imprimé.

Modèle "Fab-Lite" en cause

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Les entreprises européennes de puces, dont STMicroelectronics, en prennent pour leur grade. La CGT dénonce leur stratégie «Fab-Lite», qui consiste depuis plusieurs années à externaliser la production auprès de fondeurs et prestataires d’assemblage asiatiques, mettant l’industrie européenne en situation de dépendance majeure vis-à-vis de l’Asie. L’exemple des microcontrôleurs, composants clés pour l’automobile, embarqués en dizaines d’exemplaires dans une voiture de moyenne gamme pour le contrôle de fonctions comme le moteur, le freinage ou l’éclairage, est révélateur. Selon le cabinet IHS Markit, le fondeur taiwanais de puces TSMC en concentrerait 70 % de la production mondiale dédiée à l'automobile pour le compte de NXP, Infineon Technologies, Renesas Electronics, STMicroelectronics et autre Microchip Technology.

«Depuis, certaines décisions ont été ou sont sur le point d’être prises mais, une fois de plus, on observe que chaque entreprise fait valoir sa propre stratégie et chaque Etat européen pousse ses intérêts nationaux : au-delà des affichages et quelques projets, il n’y a pas de coopération réelle entre l’ensemble des acteurs, regrettent les signataires de la lettre. Pour les entreprises du secteur, le contexte de reprise post-Covid est devenu un effet d’aubaine pour récolter beaucoup d’argent public, en France comme dans l’UE, sans contreparties, ce qui est inacceptable.»

Fermeture d'usines en Malaisie

Dans le contextuel actuel de pandémie, la CGT rappelle l’impact du choix historique de délocaliser en Asie la grande majorité des activités de test, d’assemblage et de packaging de composants, activités pourtant à très haut niveau d’automatisation avec un poids faible des salaires dans les coûts de production.  Face à la montée du Covid-19 à l'été 2021, la Malaisie, qui abrite environ 30% de cette activité mondiale pour l’automobile, a décrété la fermeture des usines, dont celles de STMicroelectronics, avec des conséquences financières énormes tant pour l’industrie que pour les Etats avec les aides associées de chômage partiel.

Alors que la pénurie de puces se prolonge (des analystes la voit perdurer jusqu’en 2023), le CSF électronique, présidé par Thierry Tingaud, PDG de STMicroelectronics France, est accusé d’immobilisme. «Aujourd’hui, la feuille de route du CSF Electronique n’a quasiment pas évolué malgré l’ampleur de la crise et ses conséquences, reprochent les auteurs de la lettre. Même s’il est toujours primordial de développer un écosystème solide autour de l’électronique de puissance sur le territoire national, le périmètre de nos travaux, les projets industriels ainsi que les coopérations à mettre en place entre les acteurs nationaux et même européens doivent être d’une tout autre ampleur. Nous ne cessons de le répéter en vain.»

Plus qu'une question d'argent

La CGT propose la mise en place d’un groupe de travail inter-CSF chargé, avec l’aide de cabinets d’experts, de réfléchir sur les besoins futurs des industries en aval (automobile, aéronautique, défense, médical, bâtiment…) afin d’identifier les composants essentiels à la souveraineté dont il faudrait envisager la relocalisation de la production. Elle se tient prête à participer à ces réflexions. «En effet, quel intérêt de construire une filière de la medtech française pour assurer l’indépendance sanitaire du pays si cette industrie est dépendante de pays étrangers pour un composant, une encapsulation ou une carte électronique complète ? Comment garantir la sécurité du pays si le matériel de défense est à la merci de composants asiatiques ou américains pouvant comporter des portes dérobées ou tombant sous l’égide de la réglementation américaine ITAR ?», interpellent les signataires.

La France comme l’UE font de la maitrise des semi-conducteurs un enjeu central de souveraineté, d’indépendance technologique et de résilience industrielle, avec, à la clé, un plan de 6 milliards d’euros sur dix ans au niveau français, et de plus de 40 milliards de dollars en dix ans au niveau européen. Mais pour la CGT, la politique industrielle dans ce secteur stratégique ne doit pas se limiter à une question d’argent. «Pour nous, la réflexion autour des enjeux des composants et de la souveraineté numérique ne peut se cantonner à la distribution de quelques milliards pour garantir l’approvisionnement “européen” des composants très haut de gamme. La souveraineté numérique doit être pensée globalement en partant des besoins tout en tenant compte de l’impact environnemental de ces activités, c’est-à-dire sans attendre en construisant une filière de réparation, de réutilisation et de recyclage des composants et des cartes électroniques. De plus, nous insistons sur le fait que toute (re)localisation d’activités en France permettra de réduire notre impact sur le changement climatique.»

Les Comités stratégiques de filière critiqués

La CGT se montre très critique sur le fonctionnement actuel des CSF. «Ils sont censés donner des orientations de politique industrielle, confie à L’Usine Nouvelle Fabrice Lallement, délégué CGT chez Soitec et représentant du syndicat au CSF électronique. Or ils ont tendance à être détournés au profit des grandes entreprises qui les pilotent : STMicroelectronics pour le CSF électronique, Thales pour le CSF sécurité, Sanofi pour le CSF santé, Renault pour le CSF automobile, etc. Quand nous posons sur la table le problème de certains composants, comme les mémoires ou les microprocesseurs, où la dépendance de l'Europe est totale, on nous dit : circulez, il n’y a rien à voir. Nous pensons qu’il est du rôle des CSF de réfléchir sur ces sujets de dépendance et de faire des préconisations. Laissons ensuite l’Etat trancher.»

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