C'est un confetti de Mittelstand dans la campagne française. Aux confins sud de l'Eure-et-Loir, le village de Cloyes-les-Trois-Rivières fabrique depuis cinquante ans des Thermomix, le célèbre robot-cuisinier développé et commercialisé par l'entreprise familiale Vorwerk, dont le siège est installé à plus de 600 kilomètres, à Wuppertal, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Plongeant dans l'histoire du groupe, son président, Thomas Stoffmehl, en rappelle l'origine. «L'idée révolutionnaire d'ajouter un système de chauffage à un mixeur» a germé dans le cerveau créatif du directeur de la filiale française de Vorwerk, un Suisse qui connaissait bien la passion des Français pour les soupes. Le premier Thermomix est donc sorti, en 1971, de l'usine de Cloyes spécialisée dans le petit électroménager, Semco, que le groupe acquiert à l'époque. Elle en produit désormais 5000 à 8000 quotidiennement. «Nous nous sentons un peu français, s'amuse Thomas Stoffmehl. Nous avons une longue histoire avec la France, où est réalisé l'assemblage final de 100% de nos Thermomix et qui représente l'un de nos principaux marchés.»
Chaque jour, d'énormes camions livrent les entrepôts des différents pays d'Europe, afin que les Thermomix soient acheminés jusqu'à la cuisine des consommateurs. Plus d'un million par an. Si le nombre exact des ventes est un secret bien gardé, le chiffre d'affaires de la division Thermomix de Vorwerk, qui inclut le robot connecté, ses multiples accessoires et l'abonnement à plus de 90 000 recettes (48 euros par an), est passé de 1,26 milliard d'euros en 2019 à 1,72 milliard en 2022. Le léger coup de mou, lorsque la concurrence s'est aiguisée, avec le lancement en 2016 par Lidl d'un appareil trois fois moins cher, n'a pas mis fin à la progression de la marque. L'usine a triplé sa surface entre le début des années 1970 et aujourd'hui.
PHOTOS CÔME SITTLER Cachée derrière des rideaux d'arbres, elle a grignoté tout l'espace allant de la route aux étangs de Cloyes, sur lesquels elle s'adosse désormais, sur une emprise de 23 000 m2.
Un deuxième site fin 2024
Confiant sur ses perspectives, Vorwerk a lancé en 2022 la construction d'un second site à une quinzaine de kilomètres, à Donnemain-Saint-Mamès, sur le territoire du Grand Châteaudun, pour un investissement de 57 millions d'euros. Cette usine, qui sera opérationnelle fin 2024, produira de nouveaux composants et assurera la hausse des capacités. En attendant, vêtus de sweats vert et noir aux couleurs de la marque, 360 salariés s'activent cinq jours par semaine et en trois-huit pour les opérateurs de production. «Nous automatisons tout ce qui peut l'être», explique Sebastian Weber, le jeune directeur allemand du site, en poste depuis dix-huit mois. Dans l'un des ateliers, des machines d'injection crachent avec régularité les trois différentes pièces qui composent le «Varoma », l'accessoire de cuisson vapeur. Elles sont acheminées via des convoyeurs suspendus vers des salariés qui n'auront plus qu'à vérifier leur bon emboîtage avant ensachage.
PHOTOS CÔME SITTLER D'immenses moules robotisés
Un peu plus loin, ce sont des poignées encore fumantes qui rejoignent leur bac. Leur conception a été revue pour conjuguer solidité et économie de matière. La collaboration est permanente entre le design en Allemagne et l'équipe locale d'industrialisation. Les machines les plus impressionnantes sont celles qui fabriquent les capots du Thermomix. Alimentés en matière brute par des tuyaux, plusieurs immenses moules robotisés de plus de 2 mètres de diamètre fabriquent trois produits à la fois, en effectuant une rotation pour appliquer des plastiques de différentes natures. «Il n'existe que huit machines de ce type dans le monde, dont sept ici», s'enorgueillit Sebastian Weber.
PHOTOS CÔME SITTLER La qualité est vérifiée à chaque étape par des opérateurs, car c'est la promesse clé d'un produit pour lequel il faut débourser près d'un smic : 1399 euros. D'autres composants sont acheminés à l'usine, comme le bol en aluminium, fourni par une société en Italie et deux en France dont Degrenne, ou les couteaux et les moteurs made in Germany.
C'est de cette complémentarité que le produit tire son excellence. Et aussi de l'implication d'employés qui bénéficient de conditions de travail aux petits oignons. «Nous travaillons beaucoup afin d'éviter les troubles musculosquelettiques», explique l'ergonome française du groupe, croisée dans l'usine. Sur la ligne d'assemblage proprement dite, seuls les vissages horizontaux sont effectués en manuel ; en dessous du produit ou en diagonale, ils sont réalisés par des robots, tout comme la dépose du moteur dont la masse de 2 kilos est jugée trop lourde pour une opération répétitive. Sur le site, le port de charge ne dépasse pas 10 kilos, alors que la limite est fixée à 15 kilos par une norme européenne. L'usine compte 58 % de femmes, dédiées surtout au contrôle qualité et à l'assemblage, quand la maintenance et la logistique sont souvent dévolues aux hommes.
PHOTOS CÔME SITTLER Les fonctionnalités et le logiciel qui pilote le Thermomix, en constante évolution, sont supervisés à Wuppertal. «Quand vous êtes la marque numéro un, pour ne pas être distancé, il faut toujours innover», justifie Thomas Stoffmehl. Sur la dernière version du Thermomix (TM6), sortie en 2019, les ingénieurs ont ajouté des fonctions rice cooker, yaourtière, cuisson lente, une chauffe à 160 °C pour «caraméliser », un écran couleur, une connexion Wi-Fi… Chaque modèle relance les ventes auprès d'une communauté de fans qui veut bénéficier des dernières avancées de son produit fétiche.
Ici, la qualité de la relation franco-allemande reste au beau fixe. Le président de Vorwerk souligne un accueil très efficace pour son nouvel investissement : «La France a été rapide et fiable. Pour être franc, bien plus que certaines régions allemandes.» Une opération dont Fabien Verdier, le président du Grand Châteaudun, se réjouit, mettant en avant «la culture industrielle de son territoire, et l'effort d'aménagement de ses 20 zones d'activité». Vorwerk pourra aussi compter sur une exemption d'impôts pendant cinq ans, car Châteaudun a été classée zone de restructuration défense à la suite de la fermeture, en 2021, de sa base aérienne. Enfin, 75 emplois industriels devraient être créés.
Vorwerk, 93000 vendeurs sur le terrain
«No demonstration, no sale», martèle le patron de Vorwerk, dont le principal « KPI » (l'indicateur clé de performance) est le nombre de conseillers-vendeurs indépendants. Ils sont 93 000 dans le monde, dont 10 000 en France, à assurer le succès de Thermomix, mais aussi de Kobold, l'aspirateur-laveur du groupe. Réconfortantes face à l'ultramoderne solitude, les « cooking parties » de Thermomix sont la botte secrète pour déclencher l'acte d'achat. En une heure et demie, une conseillère cuisine entrée, plat, dessert, tout en démontrant les bénéfices de son produit -la rapidité, la créativité, l'économie, la praticité, la naturalité -, sans oublier de détailler les financements accessibles aux plus petites bourses. Avec cette stratégie de vente directe, le groupe familial Vorwerk a consolidé 3,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2022. Il possède aussi une filiale bancaire et emploie 9 300 salariés, dont 1 100 en France. Les principaux marchés de Thermomix, vendu dans 60 pays, sont l'Allemagne, puis la Pologne, la France, l'Italie, l'Espagne...

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3725 - Décembre 2023



