Sa toiture est la plus clinquante de tous les bâtiments blancs aux toits rouges peuplant les 64 hectares du complexe historique du groupe Servier. Le bâtiment Bio-S, à Gidy, dix kilomètres au nord d’Orléans (Loiret), en est au stade des finitions intérieures. Espaces de repos et bureaux sont en attente d’aménagement. À tous les niveaux, patientent des cartons et des équipements encore emballés. Quelques mois de retard dus au Covid-19 n’ont toutefois pas fait dévier la trajectoire du projet, hautement stratégique.
Car ces 10000 m2 symbolisent l’avenir du deuxième plus grand laboratoire pharmaceutique français. C’est dans cette unité de production de médicaments biotechnologiques que se jouera la partition industrielle de l’immense pari du repositionnement thérapeutique de Servier. Spécialiste du cardio-métabolisme, le laboratoire mise désormais pour son avenir sur l’oncologie et l’immuno-inflammation, avec l’objectif d’atteindre 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2030, contre 4,9 milliards sur l’exercice 2022.
Sept médicaments oncologiques sur le marché
«Nous avons investi 6 milliards d’euros ces six dernières années en oncologie, entre la R&D et les acquisitions», calcule Olivier Russo, le directeur de l’activité CMC (chemistry manufacturing and control), la division chargée de la transposition industrielle. Le virage a été amorcé en 2018, lorsque Servier s’est emparé de la branche oncologie du britannique Shire, pour environ 2 milliards d’euros, et s’est accentué en 2020 avec la reprise du laboratoire danois Symphogen, puis de la division oncologie de l’américain Agios.
En parallèle, Servier a réalloué massivement ses financements en R&D. Sur plus de 700 millions d’euros par an, la moitié est dédiée à l’oncologie, et le groupe multiplie les partenariats pour garnir son offre. Aujourd’hui, il recense sept médicaments oncologiques sur le marché, dont cinq dans le traitement de cancers du sang et deux contre des tumeurs solides. En avril, son pipeline de R&D dénombrait 71 projets, dont 37 contre des cancers, 9 contre des maladies auto-immunes et 10 contre des maladies neurodégénératives, et seulement 15 dans le cardiométabolisme.
De la R&D à l’industrialisation
Notre but est d’améliorer les cultures cellulaires, d’optimiser la production et les phases de purification.
— Murielle Vergès, responsable du développement des procédés biotechnologiques de Servier
Servier souhaite «délivrer une nouvelle entité moléculaire tous les trois ans», souligne Olivier Russo. Et le Bio-S joue un rôle central pour assurer le passage entre la recherche et la commercialisation : l’industrialisation. Au dernier étage du bâtiment de trois niveaux, se déploie le laboratoire de développement des bioprocédés. L’activité y a démarré dès 2020. Ici, il est question d’«améliorer les cultures cellulaires, d’optimiser la production et les phases de purification», expose Murielle Vergès.
Responsable du développement des procédés biotechnologiques, elle rappelle que «chaque cellule est une mini-usine» qui synthétise la molécule d’intérêt du biomédicament ciblé. Passé un sas pressurisé, on pénètre dans un premier laboratoire focalisé sur de petits lots, dotés de réacteurs de 15 millilitres à 10 litres pour les cultures cellulaires. Un second développe les mêmes procédés mais à échelle supérieure, dans des réacteurs de 50 à 200 litres.
Le Bio-S supervisera toutes les futures bioproductions de Servier. Les produits déjà commercialisés, issus d’acquisitions ou de collaborations, ont été développés aux États-Unis et en Europe, avec des chaînes de production déjà établies en sous-traitance. Mais les biomédicaments en développement seront finalisés au Bio-S, donc en «rapatriant en France de nouvelles molécules», précise Olivier Russo, qui évoque les produits acquis auprès de Shire et Symphogen, ravi de contribuer à la «souveraineté industrielle et sanitaire du pays».
Quatre semaines pour une campagne de bioproduction
Sous les deux étages, qui abritent aussi des laboratoires de contrôle-qualité, s’étend au rez-de-chaussée la partie production, où seront validés les procédés et amorcées les productions commerciales, avant un appui auprès de sous-traitants. Quelque 1500 m2 de salles propres sont partagés en trois ateliers, avec des fluides transférés à travers les murs pour garantir l’étanchéité. Comme aux étages, de vastes baies vitrées garantissent une luminosité assez remarquable.
L’espace bioproduction, qui n’est pas encore en service, se démarque par le changement d’échelle, avec ses plafonds hauts et ses réacteurs de 500 à 2000 litres. Les campagnes de production sont estimées à environ quatre semaines. Les pièces adjacentes hébergent l’atelier de formulation et de conditionnement, composé de deux lignes, l’une pour des médicaments à base de principes hautement actifs, la seconde pour les formulations liquides. Celle-ci se déroule sur une dizaine de mètres, entièrement placée sous isolateur stérile, avec une «capacité de 15000 flacons par lot, pour du remplissage en flacons et en seringues et de la lyophilisation», précise Christophe Aussourd, le responsable du développement pharmaceutique CMC.
Servier engage, au total, 80 millions d’euros pour cet équipement industriel, et table sur une finalisation complète du Bio-S au quatrième trimestre de cette année, le temps aussi d’achever la campagne de recrutement pour les 65 postes à pourvoir. S’ensuivront de longues étapes de qualifications pour un démarrage opérationnel à la fin de 2024 ou au début de 2025.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3719 - Juin 2023



