L'Europe voulait des batteries vertes produites localement pour ses véhicules électriques. Elle les aura. Ou plutôt, elle se donne les moyens de les avoir, avec un règlement adopté le 9 décembre 2022, et validé par le Parlement européen avec une écrasante majorité (587 votes pour, 9 contre et 20 abstentions), mercredi 14 juin 2023. Le texte doit encore être ratifié officiellement par le Conseil, une étape de formalité, qui permettra d'imposer l'Union à l'avant-garde du combat pour les batteries durables, incorporant des matériaux recyclés et à faible empreinte carbone. Une nécessité écologique et stratégique, alors que l'Europe produit très peu de métaux critiques sur son sol et que, comme le rappelait Thierry Bretton, le commissaire européen au marché intérieur chargé de l’industrie, en décembre, «les batteries sont au cœur de la mobilité électrique, avec une demande multipliée par 14 d’ici à 2030».
Le texte, qui prévoit la mise en place de normes environnementales et obligera à collecter et à recycler tous les types de batteries, impose également des taux minimums d’incorporation de matières recyclées, pour diminuer la dépendance de l’Europe aux matériaux critiques importés comme le cobalt, le nickel et le cuivre. Il est le fruit de deux ans de discussions, mais tous les principes du projet de la Commission présenté en décembre 2020 s’y retrouvent.
À commencer par l’affichage de l’empreinte carbone des batteries. Les fabricants devront, dès juillet 2024, l’indiquer sur une étiquette apposée sur les batteries des véhicules électriques et des moyens de transport légers (MTL) et sur les batteries industrielles rechargeables d’une capacité supérieure à 2 kilowattheures. Ce n’est pas le seul affichage imposé. Pour toutes les batteries, des étiquettes ou des QR codes devront informer sur leur capacité, leur performance, leur durabilité, leur composition chimique et comporter le symbole de «collecte séparée».
L'Europe restera dépendante de la Chine en 2030
Trois ans et demi après l’entrée en vigueur du règlement, soit vers 2027 ou 2028, les batteries des appareils portables devront être conçues pour pouvoir être retirées et remplacées facilement par les consommateurs. D’ici au 31 décembre 2030, la Commission évaluera l’opportunité de supprimer progressivement l’utilisation des batteries portables non rechargeables d’usage général.
Le recyclage devra aussi être amélioré. Pour les batteries portables, les objectifs de collecte sont fixés à 45% d’ici à 2023, 63% d’ici à 2027 et 73% d’ici à 2030 ; et pour les batteries des moyens de transport léger (MTL) à 51% d’ici à 2028 et 61% d’ici à 2031. La collecte de ces dernières, ainsi que de celles des véhicules électriques et d’alimentation des véhicules thermiques (SLI), sera gratuite pour les utilisateurs finaux.
Enfin, pour diminuer la dépendance de l’Europe aux matières premières critiques, le texte prévoit des niveaux de récupération des métaux dans les batteries usagées importants, qui devraient pousser l'industrie à privilégier les technologies de recyclage les plus avancées. Les cibles atteignent 80% pour le lithium en 2031 (après une première étape à 50% en 2027). Le cobalt, le cuivre, le plomb et le nickel devront eux être récupérés à 90% en 2027 et 95% en 2031. Huit ans après l'entrée en force du règlement, les nouvelles batteries devront elles incorporer un peu de métaux issus de déchets de fabrication et de consommation, avec des taux fixés à 16% pour le cobalt, 85% pour le plomb, 6% pour le lithium et 6% pour le nickel. Des seuils qui passeront à 26%, 85%, 12% et 15% cinq ans après.
Le texte «instaure également un devoir de vigilance pour assurer que les matières premières soient extraites selon des standards environnementaux et sociaux élevés», précise Pascal Canfin, député européen et président de la commission environnement. Surtout, ce règlement, qui s’appliquera à toutes les batteries vendues dans l’Union, «doit permettre de localiser une filière industrielle en Europe pour assurer notre autonomie stratégique», juge-t-il. Il faudra pour cela que l’Europe augmente ses capacités de recyclage. En 2030, les matériaux recyclés pourraient représenter «15% des besoins européens», estime pour sa part Christophe Pillot, le directeur d’Avicenne Energy.
Autrement dit, ce règlement ne suffira pas à libérer le continent de sa dépendance aux batteries asiatiques, d'autant qu'un certain nombre de métaux recyclés peuvent venir d'Asie. «Même si tous les projets de gigafactories en Europe aboutissent – ce qui est loin d’être vraisemblable –, nous serons encore dépendants de la Chine en 2030, en raison de la croissance du marché encore plus rapide que prévu», rappelle l’expert d’Avicenne Energy. Un boom qui a entraîné «une explosion des prix des métaux purs, notamment du carbonate de lithium, monté de 10 à 50 dollars le kilo, et dont certains imaginent qu’il pourrait atteindre 100 dollars». Résultat, pour la première fois depuis dix ans, le prix moyen des batteries lithium-ion a augmenté en 7% en 2022. Développer en Europe les filières de recyclage en boucle fermée devient d’autant plus urgent.
Trois consortiums sur le recyclage
C’est le géant minier Eramet qui est parti le premier dans la course au recyclage en boucle fermée des métaux critiques des batteries, c’est-à-dire l’extraction et le raffinage des matériaux avec une pureté suffisante pour les réutiliser dans la production de batteries neuves. En janvier 2019, il a annoncé s’associer à Suez, expert de la collecte et du démantèlement, et à BASF, qui fabrique des matériaux actifs de cathode, dans le projet Relieve (pour Recycling Li-ion batteries for electric vehicles), financé par l’Europe à hauteur de 3,1 millions d’euros. Mais depuis, BASF a quitté le groupement.
Un an plus tard, le spécialiste de l’uranium, Orano, lançait lui aussi un consortium, Recyvabat (Recyclage et valorisation de batteries), avec les recycleurs Paprec et MTB Manufacturing, le fabricant de batteries Saft, filiale de TotalEnergies, et le CEA. En octobre 2021, il annonçait avoir décroché 19 millions d’euros de financement. Veolia, qui maîtrise déjà la collecte, le démontage, le broyage et la récupération de métaux par hydrométallurgie dans deux unités en Moselle, s’est, lui, lancé en mars 2021 avec Renault et le chimiste belge Solvay. Ils visent la construction d’une unité pilote d’ici à 2024 ou 2025.



