L'aluminium recyclé vaut-il de l’or ? À quelque 2000 euros la tonne, un prix très variable selon les qualités, nous sommes loin des cours du métal doré. Mais pour s’approprier la manne formée par les déchets en aluminium, «une guerre des prix commence», souffle un vétéran du secteur. À court terme, la faiblesse de l’activité économique diminue la matière disponible : les usines produisent moins, les consommateurs jettent moins. À moyen terme, surtout «de nouveaux acteurs veulent de la matière recyclée, quitte à perturber une filière qui fonctionnait bien en allant chercher dans la même gamelle», décrit l’expert agacé.
À voix haute, la plupart des acteurs de la filière tempèrent l’idée d’une confrontation. Chacun a ses spécificités et ses besoins, et les concurrents sont aussi régulièrement des partenaires. Mais tous reconnaissent qu’avec la transition écologique, les lingots d’alu de seconde vie ont doublement la cote. Le métal, très léger, nécessite 95% d’énergie en moins à produire lorsqu’il est issu du recyclage. Et le gain en termes de CO2 est à l’avenant ! Les utilisateurs d’aluminium – bâtiment et automobile en tête – privilégient cette source plus verte, souvent poussés par des réglementations européennes. Et les investissements suivent. Constellium, en Alsace, a ouvert fin 2024 une ligne à 130 millions d’euros pour fournir l’automobile et l’emballage. En Vendée et dans la Somme, Coralium et Aluminium Solutions Group (ASG) mettent la touche finale à des sites dédiés aux profilés pour le bâtiment. Même l’usine géante de métal primaire d’Aluminium Dunkerque, dans le Nord, suit le mouvement et inaugure, en mai, un four de recyclage.
Trois grands types d'acteurs
Entre 2024 et 2026, les capacités de recyclage d’aluminium devraient croître de 270000 tonnes, soit de près de la moitié du parc installé aujourd’hui ! De quoi chambouler un système complexe, dans lequel interviennent trois grands types d’acteurs [voir schéma] : les récupérateurs, qui collectent la matière et la trient pour séparer les métaux et les rendre réutilisables ; les affineurs, qui fondent des déchets variés dans leurs fours pour produire des alliages de fonderies (souvent chargés en silicium, destinés notamment aux blocs-moteurs) ; et les recycleurs directs qui refondent des alliages spécifiques et plus techniques pour les réutiliser dans des produits similaires, en boucle fermée, par exemple pour la carrosserie automobile.

Schéma simplifié des flux d'aluminium dans l'industrie

- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
- 120-3.15
Février 2026
Indices des prix internationaux des matières premières importées - Pâte à papier - En eurosBase 100 en 2010
- 38168.38+2.03
9 Avril 2026
Palladium - prix d'achat€/kg
Avec le développement rapide de ces boucles fermées, les recycleurs positionnés sur le créneau ne se contentent plus des chutes de production, ni même des déchets en fin de vie non mélangés, plus simples à trier, qu’ils captaient historiquement. «Nous avons toujours trouvé le déchet qu’il nous fallait, la disponibilité risque de devenir un problème», témoigne Yann Beck, le directeur métaux pour l’Europe au sein du géant norvégien Hydro, qui produit beaucoup de profilés recyclés et possède ses propres installations de tri, en Allemagne et en Espagne.
En France, certaines fonderies s’équipent d’outils de tri des métaux (comme le prévoit Coralium), ou de fours en amont pour brûler les éventuelles matières organiques (comme les barrettes d’isolation des fenêtres chez ASG ou les mégots jetés dans les canettes chez Constellium) et augmenter leur gisement potentiel.
Mais c’est surtout du côté des récupérateurs que le tri se transforme, au moins chez les plus gros acteurs qui ont l’ampleur financière et les tonnages suffisants pour investir. Derichebourg, le géant en France, possède une usine spécialisée à Bruyères-sur-Oise (Val-d’Oise) où il réalise de l’«affinage à sec» : «l’aluminium est totalement séparé, incorporable dans la production», vante Thierry Konzem, le directeur commercial métaux de Derichebourg.
Séparer les alliages entre eux
En Belgique, dans un site qui traverse la frontière avec l'Hexagone, Galloo est encore plus avancé. Le récupérateur belge mise sur des technologies de pointe – dont la plus avancée, dite Libs, n’existe pas à l'échelle industrielle en France et doivent faire leurs preuves – pour séparer les différents alliages entre eux. De quoi réintégrer de la matière issue de déchets dans des produits jusqu’alors composés d’aluminium primaire, comme des portières de voiture, espère Galloo, qui conduit des tests avec Constellium.
Une voie alternative, explorée par Constellium avec Indra, coentreprise de Renault et Suez, consiste à démonter les éléments de valeur en amont. Un modèle qui, selon plusieurs sources, se multiplie chez les affineurs français, devenant en partie prestataires de services pour ceux dont ils fondent les pièces. «L’automobile, notamment, veut garder la main. Cela engendre une vraie discussion sur le prix et la propriété de la matière», note un observateur.
Car, du côté des affineurs, certains s’inquiètent de perdre leur matière au profit des nouveaux venus, qui paient plus cher. «Ce n’est pas une compétition : nous utilisons 90% d’anciens moteurs, ce n’est pas la même gamme d’alliage», rassure Pierre Santini, le directeur général de Soremo, en Haute-Marne.
Mais d’autres utilisent des sources de métal plus diverses, dont du mâchefer issu de l’incinération de déchets domestiques ou d’objets du quotidien, ou des déchets qui intéressent les filières émergentes (comme les cannettes ou les profilés)... «Développer plus de recyclage pour la première fusion se fera très certainement au détriment d’autres filières, car la grande majorité de l’aluminium est déjà recyclée. Il n’y a pas de raison de privilégier la boucle fermée», avance Thierry Konzem, de Derichebourg, dont la filiale Refinal possède en France deux usines d’affinage et s'inquiète de perdre une partie de la matière qu'elle fond aujourd'hui. Loin des micros, chaque camp critique les positions et les méthodes d'influence des autres.
Inquiétudes sur les exportations
Autre problème : la compétition ne vient pas que de France. «Les récupérateurs vendent au plus offrant. Depuis quatre ou cinq ans, de nombreux négociants étrangers (espagnols, italiens, chinois...) proposent des prix de folie, y compris pour de la matière mal triée», témoigne Alexis Noyer, le nouveau directeur commercial de Loiret Affinage, qui pointe l’autre point sensible du secteur : les exportations. Un sujet sur lequel personne n’est d’accord, y compris sémantiquement : là où ceux qui veulent alimenter leurs fours fustigent les départs de «déchets» à l’étranger, les autres vantent l’envoi de «matières premières issues du recyclage» à valeur ajoutée.
«Selon les douanes, la France a exporté 562000 tonnes de déchets d’aluminium en 2023. Elle en a importé 232000 tonnes bien triées», chiffre le délégué général d’Aluminium France, Cyrille Mounier. Si les exportations, en majorité, vont vers l’Europe, elles peuvent être réexportées vers l’Asie, où les entreprises ont des capacités de tri manuel à bas coût et peuvent acheter des déchets mal triés, décrit-il, proposant de restreindre les envois de débris de métaux à l’étranger.
Une option dont les récupérateurs ne veulent pas entendre parler ! «Si nous envoyons majoritairement en Asie, c’est parce qu’ils paient plus cher, ce n’est pas une question de qualité», rétorque Thierry Cochet, le président des métaux non ferreux au sein de Federec, l’alliance des récupérateurs, et cadre de Derichebourg. Alors que de nombreux conteneurs repartent à vide vers l’Asie, «il est moins cher d’envoyer une tonne d’aluminium en Chine ou en Inde par bateau, qu’en Espagne par camion», souligne-t-il en considérant que la «valorisation des matières premières recyclées [par les récupérateurs] en France est insuffisante».
Une dynamique économique qui joue contre la volonté de l’Europe, de gagner en autonomie dans ses approvisionnements en métaux critiques et de doper le contenu recyclé des biens produits sur son sol... Et qui pourrait encore être renforcée par la guerre commerciale entamée par Donald Trump. Car si les taxes mises en place par le locataire de la Maison Blanche concernent l'aluminium (25%), elles épargnent les déchets et les chutes de métal léger... Des sources de matière première précieuses pour l'industrie américaine, qui dispose de très peu de capacités de raffinage d'aluminium primaire sur son sol, mais peut se désensibiliser de ses fournisseurs via le recyclage. Les producteurs d'aluminium de seconde vie en Europe, eux, s'inquiètent de cette nouvelle concurrence et militent pour l'instauration de taxes à l'export des déchets d'aluminium, triés ou non. Un sujet en discussions à Bruxelles.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3741 - Avril 2025



