En annonçant par surprise, lundi 10 février, des surtaxes douanières de 25% sur toutes les importations d’aluminium aux États-Unis, Donald Trump a lancé un pavé dans une mare déjà bien peu tranquille. Le Canada, principal fournisseur de son grand voisin, risque d’en être la première victime. Mais l’Europe a vendu pour 2,4 milliards d’euros d’aluminium de l’autre côté de l’Atlantique entre janvier et novembre 2024, et pourrait faire face à un afflux d’importations canadiennes en manque de débouchés, a alerté European Aluminium, la fédération du secteur à Bruxelles. D’autant qu’au-delà de cette nouvelle perturbation, le marché du métal léger (dont les cours à terme n'ont pas bougé, malgré les annonces de Washington) fait face à une multitude de bourrasques qui risquent de doper la volatilité cette année.
Un marché chahuté
Tout d’abord, il y a le marché. Globalement, la demande d’aluminium est en hausse. Le métal prisé pour sa légèreté sert une multitude d’applications, dont une partie – comme l’automobile électrique ou le solaire – croît avec la transition énergétique. Mais «des entreprises sont dans la tourmente», souligne le directeur général d’Aluminium France, Cyrille Mounier. Si la demande de canettes est en forme dans l’Hexagone, «plusieurs marchés finaux ne sont pas au rendez-vous : nous avons fait -15% en 2024 dans le bâtiment, et l’automobile ne se porte pas bien non plus», détaille-t-il.
Cette situation touche surtout l’aval : les producteurs de tôles de carrosserie, de profilés de fenêtre et consorts. Ceux-ci pâtissent aussi de la concurrence des importations, d’Espagne, de Turquie ou de Chine, souligne Cyrille Mounier. Selon lui, les industriels chinois – dont la production ne cesse d’augmenter d’un an sur l’autre malgré la faiblesse du marché immobilier interne – écoulent une partie de leurs produits via Ankara, pour éviter les barrières commerciales mises en place par Bruxelles. Les producteurs d’aluminium primaire, en amont, sont en meilleure forme, protégés par des cours mondiaux élevés, un peu supérieurs à 2600 dollars la tonne début février.
Tensions sur l’alumine et la bauxite
Certains dont le géant russe Rusal, ont tout de même réduit leur production. Car les matières premières posent aussi problème. «Depuis le début de l’année dernière, la production d’alumine a connu des perturbations : les prix ont atteint un record historique de 805 dollars par tonne en décembre 2024, avant de baisser un peu depuis», narre Andy Farida, analyste spécialisé chez Fastmarkets. Or, il faut deux tonnes de cette poudre blanche pour produire une tonne d’aluminium, explique-t-il en listant les problèmes qu’ont connus diverses raffineries d’alumine, notamment en Australie et en Indonésie.
La bauxite, le minerai de base de l’alumine, est aussi en tension. Les prix sont passés de 72 à 120 dollars la tonne en un an, alors que de grands pays producteurs – Guinée en tête – limitent les envois hors de leurs frontières sur fond de nationalisme des ressources. Depuis octobre, Conakry complique la vie d’une mine d’une filiale de la société émiratie EGA afin de pousser celle-ci à construire une raffinerie sur place. Coïncidence?? La Chine, qui capte la majorité de la bauxite guinéenne, a annoncé début janvier la construction d’une grande usine d’alumine en Guinée.
Vers des sanctions sur les métaux russes ?
«La Chine était très dépendante des importations de minerais australiens et cherche à diversifier ses approvisionnements, ce qui a conduit à une explosion de la production en Guinée, devenue le premier producteur de bauxite pour la Chine. Celle-ci a par ailleurs une relation particulière avec la Russie, à qui elle envoie de l’alumine et dont elle reçoit de l’aluminium primaire», narre le professeur au Conservatoire national des arts et métiers, Yves Jégourel.
L’Inde, deuxième plus grand producteur d'aluminium, exporte aussi de plus en plus d’alumine, notamment vers la Russie, ajoute le co-directeur du groupe CyclOpe, qui cite aussi l’Indonésie, le Vietnam ou les pays du Golfe (Bahreïn, Arabie saoudite via l’entreprise Maaden...) parmi les pays qui se renforcent dans la production d’aluminium et de son principal ingrédient. De quoi en faire un marché «passionnant à observer en 2025», juge-t-il. D’autant que Bruxelles hésite toujours à emboîter le pas aux États-Unis pour sanctionner les métaux russes. Une décision déjà maintes fois annoncée et reportée... Mais que certains médias annoncent pour les jours à venir.
Des tensions sur le minerai à l’imprévisibilité des décisions politiques, tous les ingrédients sont donc là pour la volatilité. Fort de son expérience du secteur, le président d’Aluminium Dunkerque, Guillaume de Goÿs, reste globalement serein malgré tout. «Le marché reste dynamique : nous avons vendu toutes les tonnes que nous pouvons produire pour 2025. tempère l’industriel à la tête du premier producteur d’aluminium de France. Les prix de la bauxite et de l’alumine sont globaux et nous avons des contrats à moyen et long-terme avec nos clients. Notre premier enjeu de compétitivité reste le prix d’électricité que nous payons, qui lui n’est pas corrélé avec les cours de l’aluminium». Sur ce point, les négociations d’un contrat à long-terme avec EDF sont toujours en cours…



