Le symbole ne pouvait être plus désastreux. Après avoir fait raser le village de Lützerath en janvier 2023, l’énergéticien RWE a procédé au démontage de sept éoliennes pour laisser place à l’agrandissement de sa mine de charbon de Garzweiler II en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW). Selon un accord conclu avec le ministère régional de l'économie, le groupe allemand est en effet encore autorisé à extraire 280 millions de tonnes de lignite de sa mine à ciel ouvert. «Chaque éolienne détruite produit près de 10 millions de kWh d'électricité par an, s’insurge de son côté l'initiative citoyenne Alle Dörfer bleiben [en français, "tous les villages restent", ndlr], qui se bat contre la destruction des communes autour de la mine. Ceux qui démolissent ces éoliennes perdent toute crédibilité en matière de protection du climat.»
Les chiffres le montrent : après une baisse continue jusqu’en 2020, le recours au charbon dans la production d’électricité est reparti dès 2021 à la hausse outre-Rhin. Cette source d’énergie a ainsi contribué à hauteur de 33% dans le mix de production nette l’année dernière (soit 161 TWh), contre 29,7 % en 2021 (145,3 TWh) et 24 % en 2020 (118 TWh). «La guerre contre l'Ukraine a entraîné une pénurie de gaz naturel sur le marché européen, note l’Institut Fraunhofer ISE, qui réalise une analyse heure par heure de la composition du mix électrique allemand. Ce phénomène, combiné à l'arrêt de la moitié du parc nucléaire français, a provoqué une très forte augmentation des prix.» Par conséquent, l’écart entre le prix de l’électricité Epex (jusqu’à 267 euros/MWh atteint en 2022) et celui des certificats de CO2 (jusqu’à 96 euros la tonne) a rendu de nouveau rentable la génération d'électricité à partir du charbon.
Tout dépendra des températures
Par sécurité, l’Allemagne a donc choisi mi-2022 de recourir à cette source d’énergie disponible. Pour 2022, elle a ainsi augmenté sa capacité de production de 2 GW. Et le gouvernement n’exclut pas la possibilité d’activer à nouveau une réserve de charbon de 1,9 GW pour passer l’hiver 2023-2024. D’autant que le pays ne compte désormais plus aucun réacteur nucléaire. Une disposition qui n’a rien d’extraordinaire, comme le précise le ministère de l’économie et du climat (BMWK). «Une loi votée en juillet 2022 autorise jusqu’au 31 mars 2024 à remettre en service des centrales au charbon si les niveaux de gaz dans les réservoirs passent sous un niveau critique», indique un porte-parole.
Deux unités de la centrale au lignite de Jänschwalde (Brandebourg) pourraient alors être remises en service. L'entreprise RWE, qui exploite les trois unités Niederaussem Block E (295 MW), Niederaussem Block F (299 MW) et Neurath C (292 MW), devant être mises à l’arrêt en mars 2024, a aussi déclaré qu'il serait techniquement possible de les remettre en activité si le gouvernement le demandait. Tout dépendra donc des températures à venir. Pour l’heure, sur les trois premiers trimestres de 2023, la production d’électricité à base de charbon est en effet à la baisse, en raison d’une fin d’hiver douce, des économies d’énergie provoquées par la flambée des prix pour les entreprises et les particuliers et du ralentissement économique.
«La production d'un mégawattheure d'électricité à partir de lignite génère environ 1,1 tonne de CO2», indique le Fraunhofer ISE. Malgré l'augmentation de l’utilisation du charbon et la fin du nucléaire, le pays est tout de même parvenu à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 1,9%. Une très légère amélioration à mettre au crédit du déploiement rapide des énergies renouvelables. «Sur 2023, l’énergie éolienne représente la principale source de production avec 33%, devant le charbon», chiffre le Fraunhofer ISE dans son baromètre. De plus, la production issue du solaire photovoltaïque est passée de 48,4 TWh en 2021 à 57,6 TWh en 2022 et pourrait dépasser les 60 TWh cette année. Au total, les renouvelables représentent près de 50 % du mix de production d’électricité nette.
Le pays, qui veut sortir du charbon en 2030, reste toutefois la lanterne rouge en Europe des émissions de gaz à effet de serre, avec 746 millions de tonnes équivalent CO2 émis en 2022 (contre 414,8 Mt en France). Il est donc encore bien loin de ses objectifs de décroissance qui visent les 438 millions de tonnes émises en 2030 et la neutralité carbone en 2050.



