Enquête

«Je ne vais pas fatiguer mes équipes à faire des plans A ou B» : Comment les industriels français s’adaptent au retour de Donald Trump

Taxes supplémentaires contre les importations chinoises, annonces puis annulation de droits de douane massifs contre le Mexique et le Canada : les deux premières semaines du mandat Trump ont dérouté les entreprises françaises présentes sur le marché américain. Elles vont devoir apprendre à gérer l’imprévisible. 

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Mécanique de précision chez Redex, à Ferrières-en-Gâtinais
L'activité de Redex est déjà au plus haut grâce au dynamisme du marché américain. Et son patron ne s'inquiète pas de possibles droits de douane

Le fabricant de truffes au chocolat Chocmod a eu quelques sueurs froides le 1er février, quand l’administration Trump a mis sa menace à exécution de droits de douane de 25% sur toutes les importations canadiennes, exception faite du pétrole taxé à 10 % seulement. Une grande partie de la production de son usine québécoise, 25 salariés permanents et une centaine en haute saison, est vendue de l’autre côté de la frontière américaine, à une vingtaine de kilomètres au sud. «Depuis l’élection de Donald Trump en novembre, nous nous sommes organisés», relativise son dirigeant Emmanuel Bois, qui réalise la moitié de son activité sur le continent américain. L’usine canadienne a produit deux à trois mois de stocks, expédiés de l’autre côté de la frontière avant la date butoir du 1er février, et l’essentiel des livraisons a lieu avant les fêtes de fin d’année.

Incertitudes majeures sur la politique commerciale

Moins de 24 heures après leur annonce, les taxes contre le Canada ont été suspendues pour un mois minimum, après des engagements d’Ottawa de renforcer la surveillance des trafics illégaux sur sa frontière. Les surtaxes de 25% annoncées sur les importations mexicaines ont subi le même sort. En cause, la très forte intrication des chaînes d’approvisionnement entre les trois pays d’Amérique du Nord promettait un coût massif pour l’industrie américaine, notamment dans l’automobile et aéronautique. Si les taxes sont rétablies, «il faudra partager l’effort avec les clients», en baissant sa marge, reconnaît Emmanuel Bois. Il pourrait aussi en théorie exporter depuis son usine de Roncq, dans le nord de la France. À condition que l’administration Trump n’impose pas d’autres tarifs douaniers sur les importations tricolores. «Je serais plus inquiet si je n’avais pas d’usine au Canada», estime ce dernier, plus pessimiste sur les chances des Européens que des Canadiens d’échapper à des droits de douane.

Deux semaines après le début du mandat de Donald Trump, les entreprises en sont encore à s’ajuster à la stratégie du chaos adoptée par le président américain. Depuis le 1er février, la Maison blanche a ordonné des taxes de 10% sur les importations chinoises, à effet immédiat, mais a aussi laissé planer d’autres mesures de rétorsion contre les pays européens. Une imprévisibilité difficile à suivre pour les patrons. «Je ne vais pas fatiguer mes équipes à travailler sur des plans A, B ou C en cas d’hypothétiques droits de douane», assure un dirigeant dans le secteur automobile bien implanté aux États-Unis. D’autres, comme Ramon Fernandez, le directeur financier de CMA CGM, cherchent des grilles d’analyse capables d’anticiper les prochains conflits ouverts par la Maison-Blanche. «Il y a probablement plusieurs équipes et plusieurs objectifs contradictoires au sein de l’administration Trump», avance-t-il, lors d’un colloque organisé par le Coface sur les risques pays.

Des réorganisations de flux vers le Vietnam

Tout dépend bien sûr des chaînes d’approvisionnement de chaque secteur. «Il n’y a absolument plus d’industrie dans notre métier aux États-Unis. Toute mesure radicale de hausse des droits de douane serait un facteur d’inflation gigantesque», décrypte le président du groupe Seb Thierry de la Tour d’Artaise qui doute que «relocaliser la production de cafetières ou de grille-pain soit la priorité d’aucun président américain». Le groupe d’électroménager français possède bien deux usines aux États-Unis, à Pittsburgh où il produit des poêles haut de gamme vendues 500 dollars pièce et à Los Angeles pour la fabrication de machines à café professionnels.

Mais l’essentiel du petit électroménager vendu outre-Atlantique, où les prix moyens de vente sont deux fois plus faibles qu’en Europe, est made in China, et donc surtaxé de 10% depuis février. Cette guerre tarifaire pourrait surtout accélérer la réorganisation déjà en cours des chaînes d’approvisionnement, note Thierry de la Tour d’Artaise. Lors du premier mandat de Donald Trump, «la première réaction des entreprises chinoises a été de transférer des productions de Chine vers le Vietnam où il n’y avait pas de tarifs douaniers», rappelle le patron de Seb. Cela vaut aussi pour le groupe français, qui dispose de sept usines en Chine et de trois au Vietnam, dont l’une augmente régulièrement sa production depuis quelques années, notamment pour fournir les États-Unis.

«La technologie nous donne le pricing power»

L’inquiétude n’a pas gagné tous les patrons. «Notre usine canadienne fournit exclusivement les satellites du programme de constellation du pays. Et notre site de Querétaro au Mexique, créé au départ pour servir le marché américain, livre surtout des clients mexicains», détaille Joseph Puzo, le patron du fabricant de câblage Axon’câble, qui possède une usine dans chacun des pays ainsi qu’un site de prototypage aux États-Unis. À ceci près que les groupes mexicains, installés dans le hub national de la sous-traitance aéronautique, livrent pour la plupart le grand voisin américain

Le fabricant de machines Redex, qui exporte depuis la France, se perçoit lui comme un gagnant potentiel des annonces de Donald Trump. «Paradoxalement, le protectionnisme nous est plutôt favorable. Nous n’avons aucun concurrent aux États-Unis. S'ils veulent réindustrialiser et construire des usines chez eux, les Américains devront acheter des machines européennes», assure Bruno Grandjean, dont l’activité est déjà au plus haut depuis vingt ans grâce à la demande américaine et indienne. Le groupe a malgré tout révisé ses «incoterms», ces clauses négociées lors de contrats à l’export, pour s’assurer que les frais de dédouanement sont supportés par les acheteurs. «La technologie nous donne le «pricing power»», estime-t-il.

Branle-bas de combat depuis un an 

Les entreprises les plus exposées au marché américain se sont déjà préparées comme elles ont pu afin d’atténuer les effets des possibles guerres commerciales. Le fabricant de systèmes hydrauliques Poclain a sorti sa calculatrice. Une hausse des droits de douane sur toutes les importations américaines – la promesse initiale du futur président – aurait coûté 5 à 10% du chiffre d’affaires au groupe, dont un tiers des ventes se font en Amérique du Nord. Depuis que Donald Trump a annoncé sa candidature pour le Parti républicain, il y a un an, l'ETI s'est mise en ordre de marche. «Cela occupe pas mal toutes les équipes finances, logistique, mais aussi les ventes et le service juridique. Il a fallu identifier d’où viennent les flux, les tracer, vérifier les contrats…», raconte Pierre-Antoine Bataille, qui dirige le site d’usinage du groupe dans le Wisconsin, sa seule implantation américaine avec 250 salariés. L’entreprise se tient prête à répercuter les surcoûts, en fonction des annonces de la Maison-Blanche. 

Relocaliser en revanche ne fait pas partie des plans, à court terme au moins. «Nous avons déjà beaucoup de mal à trouver des salariés qualifiés», remarque Pierre-Antoine Bataille, qui doute d’un retour des taxes contre le Mexique et le Canada. Les menaces de guerre commerciale ont malgré tout eu un effet : Poclain a repensé sa stratégie en Amérique du Nord et différé ses réflexions sur une éventuelle implantation au Mexique, où se trouvent déjà beaucoup de ses fournisseurs. Le temps d’y voir un peu plus clair sur les intentions réelles du locataire de la Maison-Blanche.

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