Portrait

[Industry story - Le podcast] Sans commune mesure - Eugène Varlin, ouvrier relieur meurt le dernier jour de la Commune de Paris

Dimanche 28 mai 1871, derniers moments d'Eugène Varlin, ardent défenseur de la condition ouvrière.

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Eugène Varlin

La semaine fut épuisante. Sanglante même. Eugène Varlin, pourtant, ne se décourage pas. Sans cesse, il arpente les rues pour rejoindre les barricades et apporter son aide. Là au Panthéon, Belleville, plus tard rue de la Fontaine-au-Roi. Le dernier bastion. Le dimanche 28 mai 1871, la semaine s’achève et avec elle nombre d’espoirs pour un monde plus juste. Les combattants tombent autant que pleuvent les balles. Vers 15 heures, l’ouvrier relieur, devenu pièce maîtresse de la Commune, tente de se cacher. Seulement, un prêtre, quitté par la compassion, le dénonce aux soldats. Varlin est arrêté par le lieutenant Sicre.

La montre en argent, gravée à ses initiales, est superbe. Eugène Varlin apprécie ce cadeau fait par les ouvriers relieurs, ses frères, lui qui s’est tant donné durant leur grève à l’été 1864. Grand et mince, barbe fournie, cheveux et yeux noirs, à 31 ans, Varlin porte beau et rassure. On l’écoute. Fils de paysans, il est devenu apprenti chez son oncle et relie les livres autant qu’il les lit. «Du Contrat social» de Rousseau et «L’Organisation du travail»  de Louis Blanc l’inspirent.

Grand et mince, barbe fournie, cheveux et yeux noirs, à 31 ans, Varlin porte beau et rassure. On l’écoute.

 Le massacre des ouvriers durant la révolution de 1848 a freiné l’émergence de comités de défense des travailleurs. L’exemple d’unité des mineurs anglais participe à la lente prise en compte d’une nécessaire solidarité en France. En 1857, Varlin contribue à la fondation de la Société civile des relieurs, qui réunit patrons et ouvriers. Puis adhère à l’Internationale, dont il devient l’un des administrateurs du bureau parisien. Il est de tous les combats pour une société plus égalitaire. Il fonde La Marmite, une cantine coopérative, soutient que la réduction du temps de travail à 8 heures quotidiennes permettra à «l’ouvrier de s’éduquer et développer son intelligence». Et défend, parfois seul, des idées progressistes : amélioration des conditions de travail des femmes, instruction obligatoire des enfants par la société, «libre disposition par les travailleurs de leur instrument de travail»...

L’année 1869, et les grèves des tisseurs, mégissiers, doreurs sur bois, brossiers... lui offrent l’opportunité de soutenir et de militer. Il reconnaît la grève comme un moyen d’impulser la solidarité pour l’amélioration de la condition ouvrière. Et devient l’un des grands activistes durant l’automne 1870 et le Siège de Paris. Alors quand vient le temps de la Commune, en mars 1871, Varlin est au premier rang. Élu à la Commission des finances, il est sur les barricades chaque jour de la Semaine sanglante, voit l’Hôtel de Ville et le Palais des Tuileries réduits en cendres. Jusqu’au 28 mai.

Le lieutenant Sicre lui lie les mains et le conduit à l’état-major. L’arrestation devient spectacle et l’on s’agglutine. Pour l’insulter d’abord, lui qui met Paris à feu et à sang. Puis on le gifle, on le frappe, on le bat. Varlin reste droit. Au mur, qu’on le fusille! Seulement la foule n’a pas fini d’éructer sa haine. Alors on le conduit rue des Rosiers, à Montmartre, là où des généraux ont perdu la vie. Symbole. La marche de l’infamie reprend et avec elle les coups. Varlin perd un œil mais pas sa dignité. Adossé au mur, il fait face aux soldats fusils à l’épaule. Un coup part, alors tous font feu, certains s’acharnent à coup de crosse. On enregistre un portefeuille, 284 francs, un canif, une montre en argent... Sicre décrète qu’elle doit finir dans sa poche, trophée de la honte et du sang.

Le gisant finira dans une fosse. Inconnue et commune

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